L’interdiction des minarets en Suisse va exacerber les tensions identitaires

La seule chose dont il faut avoir peur, c’est de la peur elle-même», disait Roosevelt. Or il semble bien qu’à travers l’interdiction légale de la construction de minarets en Suisse, une grande peur soit à l’oeuvre, dont l’irrationalité doit être effectivement redoutée pour la dangerosité de ses conséquences possibles.

Cette peur a déjà eu pour résultat catastrophique, à dire vrai à la limite du vraisemblable, de donner à un pur fantasme d’invasion du territoire helvétique par un islam expansionniste la réalité objective d’une loi. Ce faisant, l’Etat suisse se retrouve aujourd’hui en première ligne sur le front à la fois imaginaire et, donc, «réalisé», d’un projet de «défense de l’Occident». Ou de l’art de construire des remparts avant même que l’ennemi existe… ce qui est le meilleur moyen de le créer de toutes pièces !

Car c’est bien là le premier effet très inquiétant de cette peur subjective érigée en politique nationale : elle risque de déclencher en retour, ou de faire repartir de plus belle, la réaction symétriquement inverse de «défense de l’islam». Cette logique de l’irrationnel peut fonctionner à deux échelles. D’une part, dans certaines régions et sphères du monde musulman, qui vont trouver là de quoi renouveler leur discours de guerre contre l’impérialisme occidental – la peur officialisée va ainsi attiser le feu de la rancoeur et de la haine. D’autre part, dans les populations européennes d’Europe, qui vont s’estimer une fois de plus stigmatisées – la peur officialisée entraînant cette fois la souffrance née de la conviction du rejet.

Voilà de quelle façon cette crispation identitaire suisse – «On ne veut pas de ça chez nous» – peut entraîner de façon presque mécanique la crispation identitaire correspondante du côté musulman. Celle-ci peut déjà s’observer, outre ce que nous en avons déjà dit, par deux conséquences immédiates et indésirables qui sont encore des effets de la peur.

Relents xénophobes

En premier lieu, la réactivation, si besoin était, d’une ligne dure de revendication chez un certain nombre de représentants de communautés musulmanes. Face à ce refus aux relents xénophobes, le sentiment risque de se répandre encore plus que «décidément, l’Occident n’accepte pas l’islam», et que celui-ci n’aurait par conséquent plus d’autre choix, pour se faire admettre, que l’engagement dans une démarche de lutte que les plus modérés mèneront sur le terrain juridique (par exemple en ayant recours contre certains Etats à la Cour européenne des droits de l’homme). Quant aux plus radicalisés, ils porteront le combat encore plus violemment sur le terrain du militantisme fondamentaliste et/ou terroriste.

En second lieu, autre effet désastreux de cette peur officialisée d’un islam projeté dans la figure d’une altérité essentielle, inassimilable, incompatible, la voie royale ouverte aux stratèges de l’islam traditionaliste comme Tariq Ramadan : surfant sur l’émotion ou l’indignation provoquées par cette interdiction, qui les installe un peu plus dans la posture victimaire qui leur est si utile, ils vont espérer tirer parti de ce choc émotionnel pour trouver une oreille plus compatissante à leurs revendications de droits spéciaux ou droits communautaires pour les musulmans d’Europe.

Or cette voie est la porte ouverte à la perpétuation d’une identité islamique figée dans le passé, et notamment arc-boutée sur l’idée que l’islam est une religion d’essence juridique, c’est-à-dire qui énonce des lois et des droits qui nécessitent une reconnaissance publique. Cette confusion du théologique et du politique sur laquelle la civilisation islamique est toujours pour l’heure incapable de s’auto-critiquer trouve aujourd’hui un étrange écho dans la décision suisse : voilà le juridisme européen face au juridisme islamique, dans une situation antagonique de concurrence de légitimité à dire le droit… Pour quelles conséquences ?

Identité islamique contre identité suisse. Des deux côtés, hélas, la même passion non maîtrisée pour ce qui, dans la notion de l’identité, la réduit dramatiquement à celle de l’identique : ce qui n’évolue pas (dans le temps), ce qui ne tolère pas la différence de l’autre (dans l’espace qu’il faudrait savoir partager). Pourquoi donc les cultures des hommes réduisent-elles si souvent leur attachement légitime à l’identité à ce qui en est la parodie, à savoir cette fascination pour l’identique ?

Là encore, et pour finir, nous retrouvons la peur comme cause : peur de se perdre, de ne plus se reconnaître. Quand donc islam et Occident affronteront-ils cette peur ensemble, au lieu de la subir comme aujourd’hui en ennemis qui refusent de reconnaître qu’ils sont atteints du même mal ? Je souhaiterais pouvoir espérer que cette crise soit le moment de cette prise de conscience.

Abdennour Bidar, philosophe.