L’intervention en Irak et en Syrie est-elle justifiée ?

L’intervention militaire française contre l’Etat islamique (EI) en Irak a recueilli un très grand consensus auprès de la classe politique et de l’opinion. Mais au-delà de la réaction émotive contre la barbarie de ce gnome d’Etat y a-t-il une vision claire des objectifs politiques ?

Nous allons combattre le «terrorisme» parfois qualifié de «jihadiste» parfois «d’islamiste». Mais faire la guerre contre des concepts (la prolifération ou le terrorisme) ne mène à rien. Le terrorisme est une forme de violence, ce n’est pas un ennemi sinon il faudrait arrêter des Irlandais de l’IRA, des Basques d’ETA, ou des Kurdes du PKK. Il s’agit dans le cas de l’EI des salafistes jihadistes. L’idéologie salafiste se rattache à l’école hanbalite (donc wahhabite) de l’islam, et a été promulguée, propagée, répandue et financée par l’Arabie Saoudite. Il s’est répandu en Afghanistan lors de la guerre contre les Soviétiques, en a profité pour changer l’islam pakistanais (de hanéfite en hanbalite) et mettre en place les madrasas qui allaient produire les promotions scolaires des talibans, autre exemple de monstruosité. Il créera des métastases en Algérie pendant les années noires et, enfin, il est arrivé en France par réexportation depuis l’autre côté de la Méditerranée. Les résultats électoraux des révolutions arabes firent sortir des urnes des Frères musulmans (ceux-là mêmes qui avaient fait la faute impardonnable de soutenir Saddam Hussein lors de l’invasion du Koweït). En Egypte, Riyad a donc soutenu le coup d’état militaire. S’attaquer à l’EI sans s’attaquer aux idéologies qui lui ont donné naissance, revient à soigner le symptôme plutôt que le mal.

Nous allons aussi défendre nos valeurs et les droits de l’homme. L’EI a décapité trois des otages, la décapitation est appliquée depuis plus d’un siècle et demi en Arabie Saoudite avec ou sans jugement. La meilleure performance de Riyad en la matière est la décapitation de 63 rebelles sur les places publiques de quatre villes saoudiennes retransmise en direct à la télévision après la prise d’assaut de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979. Les mutilations corporelles pratiquées par l’EI sont-elles différentes de celles pratiquées en Arabie Saoudite ? La main coupée du voleur y est opérée par un chirurgien, dit-on. La tolérance religieuse est aussi inexistante dans un cas que dans l’autre. Il est interdit de pratiquer tout culte autre que l’islam jusque et y compris dans l’enceinte des ambassades étrangères en Arabie. Mais il faut reconnaître aux autorités saoudiennes qu’il n’y a plus aucune minorité autre que musulmane sur le territoire, il n’y a donc aucun risque de persécution (sauf peut-être contre les chiites). Allons-nous défendre le droit des femmes comme en Afghanistan ? Probablement, bien que les Saoudiennes, éternelles mineures, n’aient aucun droit en particulier celui de conduire une voiture. La lapidation des femmes adultères comme en Iran ? Il faut d’abord savoir si l’on a affaire à une princesse de sang royal ou pas, et ensuite on peut assister au spectacle. Défendre la liberté d’accès à la culture ? Qui n’a jamais visité une ville saoudienne sans cinéma, sans théâtre et sans bibliothèque digne de ce nom, ne peut comprendre le vide intellectuel du wahhabisme et des multiples métastases. Enfin, va-t-on défendre la liberté d’expression ou la liberté de changer de religion ? Le blogueur saoudien Raëf Badaoui, qui vient d’être condamné à mort pour apostasie, a probablement été sauvé par CNN. Le 26 décembre 2013, la cour d’appel l’avait déclaré coupable d’abandon public de sa foi, alors qu’il avait été condamné en première instance à «seulement» sept ans de prison et 600 coups de fouets pour insulte à l’islam. Il était accusé «d’avoir écrit de nombreux articles libéraux, dont un sur la Saint-Valentin, une fête proscrite en Arabie Saoudite», d’avoir «ridiculisé la Commission de la promotion des vertus et de la prévention des vices [la police religieuse]» et même «insinué que l’université saoudienne Al-Imam Mohamed ibn était devenue un repère de terroristes». Bref en s’attaquant aux barbares de l’Etat islamique et aux salafistes jihadistes de tous poils, tout en défendant leur créateur, a-t-on une vision claire des suites ? Dans le roman de Mary Shelley, le monstre se détruit avec son créateur. Pourquoi veut-on absolument sauver le docteur Frankenstein ?

Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense. Auteur de : «la Fabrication de l’ennemi», Robert Laffont, 2011.

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