L’introuvable coalition

Si les tragédies comme les attaques de Paris ou le 11 Septembre ont le pouvoir de rebattre les cartes du fait de la mobilisation qu’elles suscitent, la France s’est pourtant engagée dans une manœuvre diplomatique à l’issue incertaine. Alors que les deux capitales sont sur des lignes voisines, Paris devra convaincre Washington de monter en puissance dans la campagne menée jusqu’ici avec une certaine retenue par Obama.

Parmi les membres de la coalition déjà en place, un effort devra être fait pour établir des objectifs clairs et partagés avec les monarchies du Golfe et la Turquie, qui ont, toutes, fait preuve d’ambiguïtés dans le passé à l’égard de Daech, même si elles reconnaissent aujourd’hui une menace mortelle. Il paraît illusoire de voir la rivalité entre chiites et sunnites s’estomper, au mieux peut-on espérer qu’elle ne passe plus par une instrumentalisation croisée de Daech.

Les attaques de Paris mais aussi de l’attentat contre l’avion russe dans le Sinaï ont démontré le risque majeur représenté par Daech qui, non seulement, veut établir un califat totalitaire au Levant mais frappe bien au-delà.

Initiée avant le 13 novembre, l’amorce de rapprochement entre Russes (qui envisagent désormais une transition politique en Syrie) et Occidentaux (qui ne font plus du départ de Bachar al-Assad un préalable) ouvre le jeu diplomatique.

Il n’est cependant pas acquis que Russes et Iraniens accepteront un départ même négocié de Bachar al-Assad, au demeurant un impératif plus pratique et politique que moral, et n’insistent pas pour en faire un membre légitime de la coalition. Son éviction programmée apparaît pourtant comme la condition d’une union des forces anti-Daech sur le terrain. Le premier test sera le vote d’une résolution du Conseil de sécurité voulu par Paris. Si cette résolution dépasse la pétition de principe antiterroriste – qui paraît acquise – et donne un vrai fondement juridique voire un mandat à une large coalition contre Daech, cela marquera une étape décisive, mais est-ce possible sans un accord au moins a minima sur l’avenir de la Syrie ? Les élans de solidarité devront aller alors au-delà du déclaratoire. Il est peu probable que la Russie s’intègre dans la coalition ad hoc sous leadership américain en l’absence d’un tel mandat, utile aussi pour mobiliser d’autres partenaires.

Si une telle coalition élargie est mise sur pied et reçoit un mandat robuste, il faudra ensuite de définir des objectifs partagés, pour définir une stratégie commune. Une définition stratégique de l’objectif politique affiché de «destruction» de Daech serait de réduire l’organisation terroriste à ce qu’est aujourd’hui Al-Qaeda : une menace résiduelle sans assise territoriale solide, sans capacité de monter des opérations complexes comme les attentats de Paris.

Sur le plan militaire, la guerre se gagne au sol. Mais faut-il envoyer des troupes étrangères occuper le nord de l’Irak et de la Syrie ? L’intervention américaine en Irak, en 2003, incite à la prudence.

Les troupes au sol qui combattent Daech existent. Il s’agit de soldats du gouvernement de Bagdad, des Kurdes (en Irak ou en Syrie), des troupes de l’opposition syrienne et celles du régime de Damas appuyés par le Hezbollah et les Iraniens. Le fait que ce groupe soit extrêmement disparate et regroupe des acteurs eux-mêmes en conflit du moins en Syrie fait le jeu de Daech.

La solution passe par la montée en puissance de ces acteurs locaux et la mobilisation des puissances régionales arabes, plutôt que par une intervention terrestre occidentale majeure (avec ou sans les Russes) qui risquerait d’être assimilée à une nouvelle opération des «croisés» au Moyen-Orient. L’engagement massif au sol des autres puissances militaires non-arabes (Turquie, Iran) pose lui aussi des difficultés. Les Occidentaux ont envoyé des armes, des forces spéciales et des conseillers militaires. Cet effort doit être considérablement renforcé, afin de faire enfin des acteurs locaux les principaux outils permettant de contenir puis de réduire Daech.

Souvent critiquée, la campagne aérienne occidentale menée contre Daech depuis l’été 2014 est indispensable en appui de cette stratégie terrestre et a permis déjà quelques avancées, «l’Etat islamique» recule avec la chute de Sinjar et semble désormais incapable de monter de vraies offensives militaires. Sa continuité territoriale, ses camps d’entraînement, ses postes de commandement, et, depuis peu, ses infrastructures logistiques sont menacés. Cette campagne aérienne peut être encore intensifiée pour tarir les ressources de Daech (pétrole) et fournir un appui aux combats au sol. Une coordination avec l’aviation russe présenterait des avantages militaires mais suppose à nouveau un accord politique sur les cibles et les priorités.

Les agendas contradictoires et les rivalités de puissances risquent d’être un frein sérieux. Espérons qu’il ne faudra pas attendre un nouvel attentat pour que la priorité accordée par tous à la lutte contre le terrorisme dans les discours se traduise dans les actes.

Camille Grand, Directeur, Fondation pour la recherche stratégique

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