L’invasion de la Crimée au prisme des religions

Comme l’a reconnu John Kerry à Kiev, les religions en Ukraine jouent depuis trois mois un rôle pacificateur et unifiant déterminant. Elles ont favorisé l’unité nationale, résisté à un Etat corrompu et assisté les familles de «la centurie céleste» comme on appelle désormais en Ukraine les victimes des 19 et 20 février à Maidan. Ceci est aussi reconnu par les hommes politiques qui ont combattu ensemble et qui sont eux-mêmes catholiques (Arseni Iatseniouk, le Premier ministre), protestants (Olexandre Tourtchinov, le président du Parlement) et orthodoxes (Vitali Klitschko, candidat aux présidentielles). Après la victoire de l’opposition, qui s’est déroulée légalement par un vote des députés de la Rada en faveur d’une restauration de la Constitution de 2004, un vent de réconciliation des Eglises orthodoxes s’est mis à souffler au sein des communautés ukrainiennes. Le patriarche Filaret, chef de l’Eglise orthodoxe ukrainienne (patriarcat de Kiev), Eglise qui regroupe la moitié des 25 millions de fidèles orthodoxes du pays mais qui ne dispose pas de la reconnaissance de l’Eglise orthodoxe ukrainienne relevant du patriarcat de Moscou, a appelé le 23 février à une réunification rapide des deux entités. L’église du patriarcat de Moscou, dans sa majorité, voit d’un bon œil une telle initiative. Mais, dès le lendemain, le patriarche Kirill de Moscou a réagi en changeant la tête de l’Eglise orthodoxe ukrainienne relevant de sa juridiction. C’est désormais le pro-moscovite Mgr Onufri de Tchernivtsi qui remplace Mgr Volodymyr Sabodan et son très libéral bras droit Mgr Antoine de Borispil. Ce dernier avait signé le texte du 15 décembre de l’ensemble des Eglises et organisations religieuses ukrainiennes demandant au président Ianoukovitch de reconnaître la légitimité des revendications proeuropéennes des manifestants et de préserver l’intégrité territoriale du pays. En revanche lorsque le 2 mars les leaders des communautés religieuses ont publié une nouvelle déclaration demandant au président Poutine d’évacuer ses troupes du territoire ukrainien il manquait la signature de Mgr Onufri, le nouveau chef intérimaire de l’église ukrainienne du patriarcat de Moscou.

Il faut dire que Kirill est devenu avec Vladislav Sourkov et Alexandre Douguine l’un des principaux idéologues du Kremlin. En juillet dernier, après avoir célébré à Sébastopol une liturgie en présence du président Poutine, il avait assisté avec lui à des manœuvres militaires dans le port de la ville et déclaré que «la Crimée était le berceau de la Russie». Dans tous ses discours et ses fréquentes visites en Ukraine depuis son élection en 2008, Kirill répète que l’Ukraine fait partie du «monde russe» et doit intégrer l’Union eurasiatique à partir de janvier 2015. Le 26 décembre il avait publié un texte dénonçant vigoureusement les manifestations de Maidan. Car Kirill refuse que l’Ukraine entre dans l’orbite de la culture européenne jugée décadente. Il demandait une réconciliation entre «les différents groupes ethniques et sociaux». Cette phrase témoignait de l’aveuglement du patriarche de Moscou qui ne voyait pas qu’il n’y avait aucun enjeu ethnique dans «l’Euromaidan», mais le désir profond de la population ukrainienne d’appartenir à la grande famille des nations européennes pour qui la défense de la dignité de chaque personne humaine est le fondement du droit.

Après la victoire des manifestants le 21 février, très tardivement donc, le patriarche publia un texte très ambigu qui, au lieu de soutenir le peuple ukrainien victime de l’agression ouverte de son propre gouvernement, laissait entendre que l’Ukraine pourrait voir se développer une guerre civile dans le cas où les manifestants continuaient à mépriser «les lois morales», «l’héritage chrétien de l’Ukraine» et «le droit». Ce texte provoqua une réaction d’indignation de l’équipe de rédaction du site «Religion en Ukraine» (religion.in.ua) qui y vit une menace d’introduction depuis Moscou de la division entre les chrétiens ukrainiens. Le seul fait que le patriarche ne nomme pas une seule fois le chef de l’Eglise orthodoxe ukrainienne Mgr Volodymyr témoignait selon la rédaction du mépris par le chef de l’Eglise russe de la réalité d’Eglise locale ukrainienne. Or l’Eglise orthodoxe ukrainienne (fondée au Xe siècle) est à l’origine du patriarcat de Moscou (qui n’existe que depuis le XVIe siècle) et souhaite s’émanciper de la tutelle, qu’elle juge abusive, de Kirill.

De plus les Eglises en Ukraine sont bien plus œcuméniques qu’à Moscou comme on l’a vu lors des offices célébrés en commun pendant trois mois sur Maidan. Le 4 mars c’est Mgr Filaret, évêque de Lviv de l’Eglise ukrainienne (Patriarcat de Moscou) qui, révolté par le fait que Mgr Onufri n’a pas signé la déclaration du 2 mars, a adressé une lettre ouverte au président russe. Il y rappelle à Poutine que si ce dernier se définit comme chrétien alors il doit comprendre qu’il devra répondre devant le tribunal céleste de la probable guerre entre nations orthodoxes qu’il est en train de susciter par son invasion de la Crimée. Cette lettre est un camouflet non seulement pour le tsar du Kremlin mais aussi pour son plus fidèle allié le patriarche Kirill.

Il se pourrait bien que d’autres déclarations, cette fois à l’intérieur des frontières russes, viennent accuser l’attitude concertée du président Poutine et du patriarche Kirill. Début mars, le théologien et historien russe André Zubov (voir ci-contre), professeur de relations internationales à Moscou, a publié un texte dans le quotidien Vedomosti dans lequel il dénonce la folie de la politique russe à l’égard de l’Ukraine. Le professeur Zubov dénonce l’irréalisme total du Kremlin. Il termine son article en citant Soljenitsyne : «Il faut préserver les peuples et non rassembler les terres. Les terres ne se rassemblent que par le sang et les larmes.» Le lendemain le professeur Zubov a trouvé sur son bureau une lettre lui demandant de poser sa lettre de démission.

Antoine Arjakovsky, Directeur de recherche au Collège des Bernardins et fondateur de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv

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