L’Italie, le pays où se meurt la politique

J’habite en Italie depuis trois ans. J’y assiste à la ruine d’un pays, mais aussi à la mort de la politique. Berlusconi, à sa manière grotesque, incarnait cette mort ; mais depuis que l’Italie a réussi à se débarrasser plus ou moins de lui, d’autres noms propres – Bersani, Monti, Letta, aujourd’hui Renzi – se succèdent dans le vide, élargissant par leur échec cette mort de la politique dont Berlusconi n’était donc pas le dernier mot.

La spéculation financière, arrivée à son état de décomposition le plus rentable, remplace le monde, désormais caduc, des décisions. Les oligarchies, qu’on appelait naguère «mafias», règnent à la place de l’Etat, et c’est logique : l’argent se sert de l’Etat puisque l’Etat n’est là que pour servir l’argent. Le système fonctionne tout seul et n’est dirigé par personne : il n’existe plus, aujourd’hui, que des hommes de pailles.

L’économie-politique ayant été vidée de toute autre perspective, il ne reste qu’une visée : celle de l’enrichissement. Les possibilités lucratives du politique tiennent au caractère servile de celui-ci : un homme politique est très simplement quelqu’un d’achetable. Tout ce qui est profitable doit avoir lieu, c’est la seule règle ; et si la loi s’y oppose, on pliera donc la loi au profit.

Ainsi, l’esprit du vide qui triomphe en Italie depuis une vingtaine d’années relève-t-il moins de ce désordre caricatural qu’on prête trop facilement aux Italiens qu’à un ordre beaucoup plus terrible où la politique donne à voir la nature perverse de son fonctionnement. Les activités politiques en Italie ne sont pas enflammées : elles appartiennent au régime, aujourd’hui planétaire, du démoniaque. Le sperme du diable est froid : Dante l’avait compris en plaçant tout au fond de l’entonnoir glacé de l’enfer cette machine à faire du gel qu’est Lucifer.

L’esprit, en Italie, est gelé. Le point mort est son lieu ; l’indifférence est sa vérité. Ainsi, le statu quo qui invalide les décisions parlementaires prend-il la forme d’un survoltage vide.

Y a-t-il désormais autre chose au cœur du politique ? Les activités qui s’y rapportent ont depuis longtemps cessé d’avoir lieu sur le plan des actes ; elles se concentrent sur ce plan unique qui les désintègre, celui de l’autoréglage financier des problèmes – ce que Debord appelait avec humour les «complicités fonctionnelles».

Est-ce pour cette raison que les Italiens, pourtant réputés intempestifs, demeurent si étrangement passifs, et comme expropriés de leur propre ruine ? Il existe en effet, au cœur de l’hystérie, un point d’indifférence. En se déchaînant, les passions y convergent ; et ce point où elles se rencontrent maintient leurs intensités en les neutralisant.

Dans les coordonnées classiques, la faillite des démocraties parlementaires (qui accompagne l’effondrement de leurs économies) débouche nécessairement sur l’espérance révolutionnaire qui, en détruisant celles-ci, rédime le politique ; mais nous ne sommes plus à l’époque des Temps modernes : dans les torsions du capitalisme, l’Histoire s’est avalée elle-même, substituant à la figure de l’horizon celle du surplace.

A l’ère qui est la nôtre, disons celle du nihilisme démocratique, une «crise» ne produit aucun présage. Le présage n’existe plus parce que seule la «crise» existe : elle est là pour toujours, sans commencement ni fin, sans contours. On ne peut «sortir de la crise» puisque le système qui la suscite est lui-même la crise. La crise est l’élément même de cette époque d’autoachèvement du politique ; elle est la substance neutre, illimitée, qui produit l’indifférence.

L’Italie qui semble toujours en retard, l’Italie, qui est un pays vieux et lent, se révèle sur le plan des dispositifs de destruction en avance. Elle rend lisible ce qui frappe en secret les démocraties occidentales : cette paralysie qui est devenue le mode de fonctionnement planétaire du politique, cette mort du politique qui n’en finira plus de vivre comme mort. Ainsi, comme il arrive lorsque la ruse domine, sa vieillerie même fait de l’Italie un précurseur.

Comment est-il possible que nous supportions ce ravage ?

Giorgio Agamben notait il y a presque vingt ans : «Jamais époque ne fut plus disposée à tout supporter et, en même temps, à trouver tout intolérable.» Il semble que nous ayons persévéré dans l’impuissance ; et qu’aujourd’hui, la frustration satisfaite soit devenue la norme. Est-ce que l’époque s’est calmée ? Au contraire : tout est devenu insupportable, et chacun se force à tout supporter. Cette docilité politique qui définit aujourd’hui chacun est le fruit d’une violence que nos corps subissent et intériorisent en permanence. Cette violence s’est accumulée au point qu’elle rend impossible le geste qui pourrait l’interrompre : elle ne cesse de nous endormir dans notre rage.

En Italie, et partout ailleurs, on entend des lamentations. Chacun se plaint car le pays est ruiné, comme est ruiné chacun de ceux qui essait d’y survivre : le quotidien La Repubblica n’a-t-il pas annoncé, l’année dernière, que les salaires en Italie étaient les plus bas d’Europe, plus encore qu’en Grèce ou en Espagne ? Et pourtant, cette banqueroute ne suscite pas de révolte ; elle ne suscite que cette passivité gueularde qui est l’autre nom du désespoir.

La rage existe toujours, et la protestation s’exprime toujours en rageant, mais cette rage s’est mise à ronfler. Elle a intégré son impuissance, et peut-être même jouit-elle bassement de cette très secrète satisfaction qui se loge au cœur de la défaite. N’entendez-vous pas, venant de cette banlieue généralisée qu’est devenu le monde occidental, le ronflement de la rage ?

Giorgio Agamben, dans ce texte de 1995, écrivait : «Nous vivons après la faillite des peuples.» Vingt ans plus tard, on peut non seulement ajouter : «Nous vivons après la faillite de la politique», mais : «Nous vivons après la faillite de la faillite». Car il n’existera rien après la banqueroute, elle ne donnera rien d’autre qu’elle-même, étant précisément le symptôme d’un monde qui a cédé sur tout.

Cette banqueroute que les médias appellent la «crise» n’est pas seulement le résultat d’une aberration de l’économie mondiale, mais une pathologie organisée qui affecte les corps, en vue de les maintenir dans la misère, c’est-à-dire de les détruire. Les krachs sont apparemment boursiers ; en réalité, ils s’attaquent à notre cerveau, ils feront bientôt imploser nos têtes, comme dans les tableaux prophétiques de Francis Bacon.

Yannick Haenel, ecrivain.

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