L’Occident doit nous aider à parachever le « printemps arabe »

Quel est le point commun entre l’attentat du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, celui de Berlin le 19 décembre 2016 et celui de Nice le 14 juillet 2016 ? La haine des Occidentaux ! Pas seulement.

Ils ont été commis par mes compatriotes, par des Tunisiens qui ont frappé aussi en Tunisie même et ce à plusieurs reprises. Les attentats n’ont pas cessé depuis 2010, les pires ayant coûté la vie à 24 touristes lors de l’attaque du Musée du Bardo, à Tunis, le 18 mars 2015, et à 39 autres à Sousse le 26 juin 2015. De plus, les terroristes tunisiens sont à l’œuvre, que ce soit en Libye, en Irak ou en Syrie, où leur nombre est estimé entre 3 500 et 5 000.

Comment se fait-il qu’un pays d’à peine 12 millions d’habitants puisse avoir une telle surreprésentation dans le monde du terrorisme international ? Plus curieux, comment peut-il avoir aussi une surreprésentation à l’échelle internationale dans le domaine de la défense des droits de l’homme ? En 2007, la première femme à présider la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) est une Tunisienne : Mme Souhayr Belhassen. J’ai été moi-même de 1996 à 2000 à la tête d’une organisation arabe et d’un réseau africain de défenseurs des droits de l’homme.

Contradiction profonde

C’est aussi un peu en tant qu’ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (1989-1994) que j’ai été élu chef de l’Etat en 2011. Et en 2015, la Tunisie a reçu le prix Nobel de la paix. La société tunisienne serait-elle schizophrène ?

En fait, la contradiction est l’expression d’un phénomène profond structurant la vie sociale et politique de tous les pays arabes mais apparaissant en Tunisie sous sa forme la plus extrême. Il faut revenir ici au processus qui a fait naître cette contradiction, à savoir la faillite du système politique. Cette faillite a suscité deux types de réactions.

La première est la moderniste cherchant par l’action politique à créer un Etat et une société démocratiques, sur le modèle des pays occidentaux. Ce choix a été celui de la classe moyenne éduquée et ouverte au monde. C’est ce courant de pensée et d’action − rejoint par les modérés de la mouvance islamiste − qui a donné la forte mouvance démocratique dont la Tunisie est si fière aujourd’hui.

Contre-révolution

La deuxième stratégie adoptée dans les franges les plus pauvres de la société, poussées par le désespoir et la colère, a donné les djihadistes, fraction violente de la mouvance islamiste et ce parfois après un passage par la petite criminalité. Pour elle, seule la lutte armée peut mettre fin aux régimes corrompus responsables de sa misère et de son exclusion sociale, le modèle étant une cité idéale qui aurait existé du temps du Prophète. Elle affirme surtout qu’il faut porter la guerre sainte dans les pays responsables du malheur arabe par leur politique d’interventions militaires et d’appui aux dictatures.

C’est ce courant d’action et de pensée qui a donné les terroristes de Berlin, de Nice et de Sousse, dont la Tunisie a si honte aujourd’hui.

Durant le dernier quart de siècle, les deux stratégies ont été en rivalité pour conquérir les cœurs et les esprits. Laquelle s’avérera le choix de la majorité ? Le « printemps arabe » donna la réponse. Comme en Egypte, en Syrie, en Libye ou au Yémen, on n’entendit aucun slogan réclamant le califat ou fustigeant les Occidentaux ou les juifs. Partout les peuples en révolte ne réclamaient que deux choses : la démocratie politique et la justice sociale.

Face à ce choix sans équivoque, le courant djihadiste s’est senti marginalisé et devint l’ennemi implacable de cette révolution démocratique et pacifique qu’a été le « printemps arabe ». De facto, il devint l’allié objectif des nostalgiques de l’ancien régime, décidés eux aussi à la faire échouer. La Tunisie n’a jamais connu autant d’actes terroristes qu’après 2011 et la contre-révolution en a profité pour discréditer la révolution.

Bonnes paroles

Plus bizarre est l’attitude des grands Etats occidentaux. La Tunisie a été payée de bonnes paroles mais nous n’eûmes aucun allégement de la dette qui nous aurait permis de faire décoller l’économie. Ce sont les Turcs et les Qataris qui nous ont aidés militairement et financièrement. Nous avons demandé quelques hélicoptères aux Américains. Nous les attendons toujours. Plus grave, les Occidentaux ont laissé les Emirats arabes unis financer partout la contre-révolution. Les voilà revenus à leur ancienne politique d’appui aux dictateurs comme l’Egyptien Al-Sissi ou aux futurs ­dictateurs comme le Libyen Haftar, toujours au nom de la recherche d’une stabilité illusoire.

Résultat : le « printemps arabe » avorta par la guerre civile en Syrie, au Yémen et en Libye, par le coup d’Etat militaire en Egypte et par des élections frelatées en Tunisie. Pour quel bénéfice ? Celui de la mouvance djihadiste qui va pouvoir se nourrir de la haine des dictatures remises en selle et aussi pour le bénéfice de ces dictatures se nourrissant de la haine de la population du terrorisme. La victime ? La démocratisation dans le monde arabe et la paix entre les peuples. La flambée terroriste attendue dans les prochaines années va renforcer en Occident la haine non seulement des islamistes mais aussi des musulmans puis de l’islam. Ce qui, à son tour, renforcera chez les Arabes et les musulmans la haine des Occidentaux et de leurs protégés locaux, avec comme conséquence une flambée encore plus terrible du terrorisme à l’intérieur et à l’extérieur du monde arabe.

Peut-on arrêter cette marche vers l’abîme dont le moteur est une haine inextinguible nourrie tous les soirs par les journaux télévisés sur les derniers dérapages des uns et des autres ? Oui par un nouveau départ du « printemps arabe » et une politique occidentale considérant ses intérêts à moyen et long termes. ­Sinon, tous en route pour ce que nous redoutions le plus : la guerre des civilisations.

Moncef Marzouki, médecin, militant des droits de l’homme, ancien président de la République tunisienne (2011-2014).

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