L’Occident, la Syrie et le paumé de Saint-Denis

Libé, jeudi dernier. Coup-de-poing à l’estomac. Un jeune Français, certes pas «de souche», préciseront les imbéciles, mais «originaire de Saint-Denis», comme il le dit lui-même, un jeune Français qui aimait faire la fête et aller en boîte, un jeune Français qui n’était pas chômeur mais gagnait 3 000 euros par mois, raconte comment il a «décidé de devenir terroriste aux yeux de la loi française».

Il l’a fait parce qu’il ne supportait plus «l’indifférence du monde» à l’égard du drame syrien et, un paragraphe après l’autre, c’est une empathie que je sens monter en moi. Me voilà en pleine contradiction avec moi-même.

Cet homme se dit devenu «jihadiste», pas exactement un choix que je puisse approuver, tout ce qui me répugne au contraire. Il admire désormais Ben Laden, l’illuminé qui rêvait de précipiter une guerre entre l’Islam et l’Occident, qui a fait tuer bien plus de musulmans encore que d’Occidentaux et qui a, tout à la fois, plongé les mondes arabes dans plus de malheurs encore et fait régresser comme jamais l’Etat de droit aux Etats-Unis. Cet homme est devenu tout ce que j’abhorre. Il ne comprend rien, ne sait rien, ignore visiblement que la France, son pays, a tout fait pour tenter d’aider l’insurrection syrienne. Pire encore, il a eu la criminelle irresponsabilité d’emmener avec lui, en Syrie, sa femme et ses deux petites filles de 8 et 6 ans. Je ne peux rien approuver chez lui mais au moins, avec toute son ânerie et son inculture politique, a-t-il eu cette essentielle vertu qu’est l’indignation.

Il n’a plus supporté l’intolérable, plus toléré que le monde ne fasse rien de vrai contre ce clan Assad, contre cette famille régnante qui avait mis la Syrie en coupe réglée, qui a fait tirer, au printemps 2012, sur des manifestants non violents demandant la démocratie et qui a si bien refusé toute concession qu’il a précipité les Syriens dans une horreur sans nom.

La Syrie d’aujourd’hui, c’est déjà 140 000 morts, des enfants torturés et violés devant leurs parents pour semer la terreur, un pays dévasté, des quartiers et des villes systématiquement affamés et incendiés du ciel, des pères de famille qu’on arrête alors qu’ils sortent de l’enfer de Homs sous la protection de l’ONU un appel d’air délibérément créé pour les plus fanatiques des islamistes afin que cette dictature sanguinaire puisse se draper dans la «lutte antiterroriste». Alors, oui, j’en ai fini par trouver - comment dire… ? - plus de noblesse d’âme à ce paumé du jihadisme qu’à ces élus des Communes britanniques qui avaient voté l’intervention en Irak mais ont refusé des tirs de missiles contre les bases militaires d’Assad.

Alors, oui, j’ai ressenti plus d’estime pour lui que pour cette majorité du Congrès américain dont la cécité a empêché Barack Obama de suivre la France dans sa volonté de ne pas laisser impuni l’usage de gaz de combat par le boucher de Damas.

Les uns avaient tous les moyens de ne pas se tromper à ce point, lui non. Lui n’avait que son indignation. Il me faisait, lui, penser, à ces volontaires des Brigades internationales qui croyaient mieux combattre le fascisme espagnol en rejoignant les bataillons de Staline plutôt que ceux de la démocratie. Lui avait l’excuse de ne pas être un politique alors qu’eux sont censés l’être, qu’ils sont payés pour et qu’ils n’ont, eux, pas d’excuse car les conséquences de leur erreur sont effroyables.

Si les centres de commandement et les aéroports du régime syrien avaient été détruits comme l’avaient souhaité François Hollande et Barack Obama, un rapport de force aurait été rétabli entre le pouvoir et l’insurrection. L’entrée en scène des démocraties occidentales n’aurait pas laissé autant d’espace à l’Etat islamique en Irak et au Levant, ce groupe d’absolus fanatiques dont même Al-Qaeda s’est finalement distancé comme le jihadiste de Saint-Denis l’avait bien vite quitté. Les insurgés ne seraient pas aujourd’hui obligés de se battre sur deux fronts, contre ce groupe et contre l’armée syrienne et ses supplétifs du Hezbollah libanais. Le pouvoir syrien, surtout, aurait été contraint de faire la part du feu et d’accepter de vraiment négocier, à Genève, la mise en place d’un exécutif de transition chargé d’organiser des élections libres et de trouver un compromis entre toutes les composantes de la mosaïque syrienne.

Cela n’aurait pas tout résolu, loin de là, mais laissé une place à l’espoir alors que les Occidentaux en sont maintenant réduits à prier Vladimir Poutine de bien vouloir faire pression sur Bachar al-Assad pour qu’il daigne faire montre d’un peu plus de souplesse. La barbarie l’emporte et les enfants perdus de l’islam d’Europe se multiplient parce que les démocraties sont inconséquentes et que M. Poutine, pensant à son avenir et à l’Ukraine, ne veut pas qu’une insurrection populaire ait raison d’un autre dictateur. L’internationale des potentats nourrit celle des jihadistes.

Bernard Guetta

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