L’œil de l’historien sur les avenirs du capitalisme

Les économistes ont déjà un peu de mal à prédire l’avenir. Mais nous, les historiens, de quel droit le ferions-nous ? Nous pouvons assurément tracer des pointillés : l’information, la santé, la transition énergétique, l’alimentation seront encore au programme du capitalisme ; l’enseignement supérieur, la recherche, la formation tout au long de la vie seront des enjeux majeurs ; les sociétés du monde poseront sans relâche les mêmes questions : la place des territoires, le travail, le chômage et l’exclusion, les inégalités, l’environnement…

Mais ne croyons pas que les capitalistes en sachent plus que nous. S’il est vrai que, comme les chercheurs et les enseignants, comme les consommateurs, comme les associations, comme les pouvoirs publics, et comme les militaires, les entreprises contribuent à forger l’avenir, l’infaillibilité n’y est pas non plus de mise. Il suffit de se rappeler la prédiction retentissante d’un grand entrepreneur français qui assurait naguère que l’avenir était aux entreprises sans usines : il s’y est brûlé les doigts. Donc le champ des possibles et de l’inédit reste ouvert.

Les historiens ont élargi leur définition du capitalisme. Fernand Braudel, en 1967, le centrait sur le commerce et la finance, donc sur l’accumulation entre les mains d’une minorité du pouvoir sur les échanges, partie la plus fluide et la plus volatile de la vie économique et sociale. Inversement, en 1990, l’historien américain Alfred Chandler reléguait les banques et la ­finance à des rôles de support, et mettait au premier plan les grandes firmes.

Les banques jouent leur propre jeu

Aujourd’hui, les historiens ont reconnu la place prise, dans la formation du capitalisme, par des fermiers produisant pour les marchés urbains. Ils n’identifient plus le capitalisme aux seuls oligopoles et monopoles.

Ils soulignent la place des entreprises familiales qui, en 2013, représentaient deux tiers des firmes et la moitié environ de l’activité économique et de l’emploi privé. Ils mettent en valeur le rôle des minorités religieuses, ethniques et nationales, et celui des femmes. Ils expriment leur scepticisme envers l’efficacité d’une bonne partie des fusions et acquisitions. Ils insèrent les firmes de toutes tailles dans des réseaux de domination ou de coopération.

On étudie les banques comme des firmes à part entière, et comme des acteurs critiques dans les crises économiques et financières comme dans les guerres : on y voit moins des pivots des capitalismes nationaux et multinational ou des centres des ­marchés financiers, et davantage des institutions jouant leur propre jeu.

Enfin, la relation entre Etats et capitalismes a été revue. Il ne s’agit pas seulement de la Chine actuelle, où les entreprises publiques sont à la fois sur les marchés et dans le système de pouvoir. Ni des politiques monétaires ou de protection sociale qui bordent ­l’horizon des firmes. Ni, non plus, de la capacité d’un Etat à voler au secours, ici, de General Motors, là, de Peugeot.

Les imbrications changeantes entre public et privé, leurs oppositions éventuelles, les intérêts variés des Etats à cheval sur court et long terme, tout cela entre dans le cadre même du capitalisme. Ce qui pose toujours des questions sur les frontières du politique et de la démocratie.

Le capitalisme est sans limites

L’histoire dit-elle pour autant que le capitalisme conduit inexorablement à l’uniformisation et la mondialisation, à l’hégémonie sociale et culturelle ? Ce serait aller vite en besogne. Comme les premiers économistes l’avaient montré, les historiens mesurent combien le capitalisme est sans limites, peut tout mettre sur un marché et multiplie les standards et les normes. Mais la messe n’est pas dite.

Les entreprises, ou les pays, qui s’alignent sur un modèle dominant courent le risque d’être dépassés. La plate-forme en ligne e-Bay, incarnation du marché mondial, a laissé de la place pour des plates-formes nationales comme Le Bon coin et ses homologues dans 40 pays.

Des statuts juridiques associent les parties prenantes ; des investisseurs engagés ou des formes de capitalisme éthique ont existé et existent ; le secteur à but non lucratif représente dans plusieurs pays 10 % de la population active. L’Union européenne a pu fixer certaines règles à l’activité des géants de l’Internet. Les institutions internationales peuvent changer de position sur des questions clés comme l’environnement. Et même Volkswagen peut être secouée par une petite association américaine…

Patrick Fridenson, historien, directeur d’études à l’EHESS, coauteur de Reimagining Business History (Johns Hopkins University Press, 2013).

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