L’opposition doit croire à la possibilité d’une victoire aux législatives

Les élections législatives hongroises sont imminentes. Le scrutin aura lieu de 8 avril. Les enjeux sont importants : l’Etat illibéral de Viktor Orban continuera-t-il d’exister au sein de l’Union européenne ou l’opposition multipartite parviendra-t-elle à arracher la majorité à Orban ? La question va bien au-delà des seuls intérêts du peuple hongrois – si Orban continue à diriger son gouvernement de parti unique, il poursuivra sans relâche ses efforts en vue de transformer l’Union européenne.

En février a eu lieu un événement historique dans la ville agricole de Hódmezővásárhely. Dans une élection municipale partielle, un candidat indépendant soutenu par l’ensemble des partis d’opposition a battu le candidat du Fidesz-Union civique hongroise, le parti d’Orban, dans ce qui était jusqu’alors un de ses fiefs. Le Fidesz peut donc être battu.

On peut relever d’autres signes encourageants pour l’opposition : au cours des dernières semaines, plusieurs scandales présumés de corruption liés au gouvernement ont été révélés. Nous avons ainsi appris que le premier ministre adjoint aimait se rendre en Suède pour s’offrir de coûteuses parties de chasse en hélicoptère. Le chef de cabinet du premier ministre Viktor Orban a acheté un château mais a prétendu qu’il n’en était rien. Même la famille d’Orban est éclaboussée par le scandale : l’Office européen de lutte antifraude a récemment ouvert une enquête sur une société appartenant au gendre d’Orban, accusé d’usage frauduleux systématique des fonds de cohésion de l’Union européenne. Ces affaires ont sérieusement écorné l’image du Fidesz.

Situation politique désastreuse

L’opposition hongroise peut-elle tirer avantage de ces événements ? Frustrés par les huit années durant lesquelles Orban a bénéficié d’une majorité qualifiée, pâtissant de leur éparpillement et de leur méfiance mutuelle, les partis minoritaires pourront-ils arracher la majorité absolue des mains du Fidesz le 8 avril prochain ?

Théoriquement, c’est possible. Les Hongrois en ont assez de Viktor Orban et le mouvement qui le soutient ne dispose d’aucune marge supplémentaire de mobilisation. Face aux deux millions de personnes environ qui donneront leur voix au premier ministre, l’opposition peut espérer rassembler 3,5 millions de bulletins – mais cet avantage pourrait ne pas suffire à lui assurer la victoire. Il n’est pas exclu que le système illibéral sophistiqué de Viktor Orban lui permette de conserver sa majorité qualifiée.

La Hongrie se trouve dans une situation politique désastreuse. Tout d’abord elle n’est plus un pays démocratique libéral ouvert. Depuis 2010 ce système agonise à mesure qu’Orban élargit son pouvoir personnel. Des responsables choisis pour leur loyauté personnelle à l’égard du premier ministre dirigent désormais toutes les institutions chargées de vérifier et encadrer les pouvoirs du gouvernement. Raison pour laquelle personne ne peut même espérer que des enquêtes soient ouvertes à la suite des récentes allégations de corruption.

Mélange malsain

Après huit années de régime de parti unique, les politiciens et oligarques loyaux à Viktor Orban contrôlent des pans entiers des médias et du secteur publicitaire, de vastes surfaces de terre, de nombreuses entreprises du bâtiment et des industries stratégiques. Ces copains sont les grands bénéficiaires des fonds de cohésion de l’UE. Viktor Orban se sert d’entreprises publiques pour financer des médias et des agences publicitaires – éléments cruciaux pendant les campagnes électorales - favorables au Fidesz. Les derniers organismes de contrôle subsistant dans la société hongroise – les médias indépendants et les ONG – sont sous la menace permanente d’une enquête ou de manœuvres diffamatoires.

En sus de ce mélange déjà malsain le gouvernement mène depuis des années une campagne haineuse qui déverse un torrent continuel de propagande contre le philanthrope George Soros et tous ceux accusés d’avoir bénéficié d’un soutien financier de sa part – autrement dit l’ensemble de l’opposition. Dans de telles circonstances, il est impossible d’imaginer des élections vraiment libres et équitables en 2018.

En outre, bien que la Hongrie soit une démocratie multipartite depuis 1990, l’opposition actuelle est piégée par la loi électorale adoptée unilatéralement par le Fidesz en 2011, qui oblige les partis d’opposition à coopérer entre eux sans être en mesure d’évaluer leur poids politique respectif au travers d’un scrutin populaire. L’absurdité de cette situation a été démontrée lors des législatives de 2014, lorsque la coalition libéraux-verts-socialistes a non seulement été battue par le Fidesz, mais a vu son peu de pouvoir dilué parmi les sept partis d’opposition ayant obtenu des sièges au parlement. Dans le même temps, le parti d’Orban s’adjugeait 67 % des sièges de députés alors qu’il n’avait obtenu qu’un peu plus de 44 % du total des voix.

Intense compétition

Un autre défi majeur pour l’opposition consiste à identifier un thème et un récit mobilisateurs. Pour la gauche, les inégalités apparaissent comme le principal levier de mobilisation. D’autres partis, notamment la formation nationaliste d’extrême droite Jobbik, estiment que la racine de nos problèmes réside dans la mondialisation – un sentiment également exploité par le gouvernement nationaliste-opportuniste. Les libéraux insistent sur le fait que l’autoritarisme d’Orban pousse la Hongrie à la périphérie de l’Europe. Le seul terrain d’accord est l’opposition à la corruption omniprésente – mais est-ce là une question capable de mobiliser les énergies ?

Les récits concurrents des partis d’opposition traduisent l’intense compétition à laquelle se livrent Jobbik et le parti socialiste pour être le principal challenger du Fidesz. Ce dernier a eu l’intelligence de se positionner depuis longtemps comme « le » parti hongrois de centre droit et a tout intérêt à le rester. Quant aux petits partis, ils se battent simplement pour leur survie. Ces rivalités épuisent les formations de l’opposition alors que de toute évidence c’est le Fidesz qui est l’adversaire commun. Or il paraît difficilement imaginable de mettre sur pied une large coalition face au Fidesz.

Alors que nous ne sommes plus qu’à quelques jours du scrutin, la principale question pour les partis d’opposition est de savoir comment se coordonner pour contrer avec efficacité le Fidesz de Viktor Orban.

Subterfuges antidémocratiques

La loi électorale qu’Orban a fait adopter en 2011 a légalisé tout une série de subterfuges antidémocratiques. Elle permet par exemple la prolifération de faux partis au moment des élections afin d’égarer les électeurs. Alors que les électeurs ne connaissent que huit formations politiques établies, jusqu’à vingt-trois partis différents peuvent se disputer leurs voix aux élections, notamment dans les circonscriptions clés. En 2011, le redécoupage des circonscriptions électorales a donné lieu à un charcutage qui, dans toute la Hongrie, a largement profité au Fidesz.

La coopération entre opposants a été rendue encore plus difficile par la suppression en 2011 du second tour des élections – qui était un aspect important du système électoral hongrois depuis 1989 -, ce qui oblige les partis d’opposition à coopérer sans pouvoir éprouver leur force respective à l’occasion du premier tour. Le Fidesz a délibérément organisé cette impasse afin de faciliter la victoire d’Orban à la majorité qualifiée aux élections de 2014.

Il y a quinze jours à Hódmezővásárhely, démonstration a été faite que quand l’opposition soutient le même challenger face au candidat du Fidesz, elle peut l’emporter. Mais dans une élection locale anticipée, les partis d’opposition n’ont pas grand-chose à perdre lorsqu’ils joignent ainsi leurs forces ; pour des législatives en revanche, ils ne peuvent s’étreindre qu’en se coupant les bras.

Processus de négociation compliqué

Sur le plan de la mathématique électorale, si les candidats de l’opposition l’emportent dans quarante-cinq des cent six circonscriptions électorales hongroises, le Fidesz perdra sa majorité qualifiée. Mais une loi sur le financement des partis punit lourdement ceux qui retirent des candidats, ainsi que ceux qui n’atteignent pas le seuil minimum de voix requis pour obtenir un siège au parlement. Aussi les partis d’opposition sont-ils extrêmement réticents à l’idée de coopérer entre eux.

Il y a aussi de sérieuses considérations politiques. Par exemple, les partis de gauche doivent-ils tendre la main au Jobbik d’extrême droite ? Le risque est réel de voir le Jobbik, qui a habilement adouci son discours xénophobe depuis quelques années, émerger comme le deuxième parti hongrois. Pourquoi les autres partis l’aideraient-ils à atteindre cette position ?

Créer une large coalition face au Fidesz semble quasi impossible. L’opposition est composée d’éléments très différents, et personne ne semble capable de mener un processus de négociation aussi compliqué.

Croire à la victoire

Il existe pourtant des opportunités. La base du Fidesz n’est pas extensible. Si l’opposition s’avère capable de mobiliser au-delà des habituels 65 % de participation aux élections, elle pourrait dépasser en voix les électeurs acquis au Fidesz. L’opposition hongroise ne peut gagner que si elle croit à la possibilité de la victoire, et que les électeurs prennent conscience de l’importance de leur participation personnelle au scrutin.

La Hongrie sera affectée durant de longues années par l’issue de ces élections. Le pays rentrera-t-il dans le rang européen et suivra-t-il un processus de développement fondé sur la loi et les mérites, ou confiera-t-il une fois de plus le pouvoir à Orban, lequel n’aura de cesse de réduire un peu plus les libertés et empêcher tout progrès qui ne profite pas à son clan politique ?

La question va bien au-delà des intérêts des seuls Hongrois – si Orban conserve le pouvoir à la tête d’un gouvernement de parti unique conforté par le résultat des élections, il se sentira habilité à changer l’Union européenne.

Par Zsuzsanna Szelényi, députée du Fidesz de 1990 à 1994, puis du parti Together depuis 2014, parti qu'elle a quitté en 2017.

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