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Lorsque notre vie est vraiment en jeu, nous la jouons solidaire (2)

Lorsque notre vie est vraiment en jeu, nous la jouons solidaire
Lorsque notre vie est vraiment en jeu, nous la jouons solidaire

Selon l’ingénieur agronome Pablo Servigne, spécialiste de la transition écologique, après la crise du Covid-19, il faudra se doter de nouveaux outils institutionnels qui favorisent les formes d’entraide spontanée, plutôt que l’esprit de compétition qui les caractérise aujourd’hui, à l’image de notre système économique.

Nous voilà donc presque déconfinés. Mais l’heure n’est pas vraiment à la fête : au lieu de retrouver une joyeuse insouciance, une troublante inquiétude nous guette. Et on se prend à se demander : est-ce le début de la fin ? Alors on lit Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015), l’essai de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens qui a popularisé le concept de «collapsologie», l’étude des effondrements de notre civilisation, et on se mord les doigts en pensant à notre avenir immédiat. Puis on se plonge dans l’Entraide, l’autre loi de la jungle (LLL, 2017), pour lire Pablo Servigne et Gauthier Chapelle expliquer qu’en temps de catastrophes, c’est l’altruisme qui prend le pas sur la compétition. Selon l’agronome qui dirige maintenant la revue Yggdrasil, la compétition est un luxe que l’on ne peut se permettre qu’en temps d’abondance. Et là est le hic : l’abondance est une drogue, et nous en sevrer sera un processus long et douloureux. Mieux vaut partir bien équipé.

Vous avez contribué à populariser les risques d’effondrement grâce à votre livre publié en 2015. La crise sanitaire vous semble-t-elle confirmer l’imminence d’un effondrement de notre monde ?

Le principal message de nos travaux sur les effondrements était surtout de mettre en évidence le risque systémique : c’est l’ensemble du système qui est vulnérable, pas seulement un domaine isolé des autres. Crise sanitaire, économique, géopolitique ou climatique : on voit aujourd’hui comment tout cela est intriqué. C’est quelque chose qu’on a du mal à imaginer sans l’avoir vécu. Mais aujourd’hui, on en fait l’expérience grandeur nature. Nous vivons dans des systèmes dits complexes (société, écosystèmes, etc.) qui réagissent par des effets domino qui se déclenchent au-delà d’un certain seuil de dégradation, et au-delà duquel il est difficile de contrôler quoi que ce soit. Le problème aujourd’hui, c’est que toutes ces crises majeures arrivent en même temps !

Si ces systèmes basculent, on ne peut pas revenir en arrière. Un «retour à la normale» se fait forcément par un autre chemin : lorsqu’une forêt brûle, on ne peut pas la «débrûler» ; il peut y avoir une nouvelle forêt, mais cela viendra après une longue régénération, et elle sera différente. Voilà pourquoi il me semble intéressant de comparer la situation avec une crise cardiaque : chaque semaine qui passe avant que ne commencent les soins augmente la possibilité de bascule et l’irréversibilité de la situation. Il y a un moment d’urgence où il faut remettre l’organisme en marche, et une période plus longue de convalescence, où il faudra trouver une vie plus saine pour réduire les risques d’une nouvelle attaque. Ce sont les mesures à long terme qui sont intéressantes.

Quelles seraient alors les premières mesures à prendre ?

Il y en aurait tellement ! De par ma formation, je suis sensible aux questions d’alimentation : il y a de sérieux risques de sécurité alimentaire, de rupture de chaînes d’approvisionnement. Une mesure serait de considérer rapidement la question alimentaire comme un enjeu de sécurité nationale, comme le propose l’ancien conseiller général de l’Aude Stéphane Linou. On ne pense aujourd’hui qu’aux stocks stratégiques de pétrole ou d’armement… Mais autrefois, l’alimentation était considérée comme un enjeu majeur, et c’est encore le cas ! On pourrait commencer par élargir la surface agricole destinée aux maraîchages, qui est aujourd’hui de 2 % des terres cultivables, à 12 %.

Mais l’essentiel a trait au long terme. Et sur ce point, l’idée de Dominique Bourg de créer une «Chambre du futur» est intéressante. Il s’agit d’une Chambre constitutionnelle, entre l’Assemblée nationale et le Sénat, qui intègre le temps long et la complexité dans notre manière de faire de la politique, pour ne plus avoir la tête dans le guidon. Cela veut dire intégrer, dans chaque décision politique, les effets sur les écosystèmes, la finitude des ressources, le climat, etc.

En découle une autre mesure : l’instauration de quotas individuels, une sorte de rationnement, qui a trois avantages : assurer le minimum vital à tout le monde, plafonner les riches et le gaspillage, et prendre en compte les limites planétaires.

Imposer des quotas de consommation ne se fera pas sans lever un certain nombre de réticences. Pensez-vous que nous sommes capables de passer outre ?

J’utilise souvent la métaphore du sevrage : nous sommes tous drogués - au profit, au PIB, au pétrole, au confort, aux salaires, au pouvoir, etc. C’est ce qui pousse la plupart des gens à relancer la machine. Etre privés de nos drogues est très dur… comme en témoignent les queues qui se sont formées à la réouverture des McDo. Alors oui, on peut s’attendre à un ressac de la consommation dans les semaines à venir, une sorte de revanche sur notre privation. Mais il ne faut pas le juger trop sévèrement : un sevrage ne se fait pas en trois jours, il faut des mois, des années, des efforts, des rechutes, et surtout de l’entraide et du soin. Je pense que la prise de conscience que nous avons eue pendant ce confinement restera gravée dans nos mémoires : pendant un moment, nous avons eu les idées claires sur ce qui était essentiel. A nous, maintenant, de conserver cette mémoire et de continuer à agir.

Comment favoriser une reprise, une «rechute», qui soit la moins néfaste possible ? En faisant confiance à l’entraide, «l’autre loi de la jungle» selon le titre de votre livre ?

Notre imaginaire collectif veut qu’en temps de catastrophes, les égoïsmes ressortent. C’est faux : on voit des comportements extraordinairement prosociaux émerger, de l’entraide et de l’organisation spontanées. Cependant, ces comportements peuvent s’évanouir une fois la catastrophe passée, ou inversement lorsqu’elle dure trop longtemps. Il faut donc les stabiliser, les renforcer, les stimuler. Or, aujourd’hui, nous avons des institutions déformées par l’idéologie néolibérale qui stimulent les comportements antisociaux.

Il y a deux raisons à cela. D’abord, nous vivons dans l’abondance depuis l’après-guerre grâce essentiellement au pétrole, or l’abondance favorise la compétition, parce qu’on peut décider de vivre sans l’aide de son voisin. Ensuite, il n’y a aucun risque vital pour les hérauts de la compétition ! C’est trop facile de dire qu’il faut lutter quand on gagne toujours à la fin, comme les traders. Pareil pour les gens qui se battent (littéralement) pour un lecteur Blu-Ray soldé lors du Black Friday, il n’y a pas d’enjeu de vie ou de mort, si c’était le cas, ils n’iraient pas jouer des coudes, croyez-moi ! Lorsque notre vie est vraiment en jeu, nous la jouons solidaire, car l’inverse est trop risqué.

Il s’agit donc de créer des institutions qui favorisent des comportements prosociaux en période d’abondance ?

Effectivement, après le Covid-19, il faudra se doter d’outils institutionnels qui favorisent les formes d’entraide spontanée qui ont émergé pendant la crise. Il y a deux manières pour favoriser l’entraide : les sentiments qu’éprouvent les membres d’un groupe, et les mesures de groupe. D’abord, il est nécessaire de faire en sorte que chacun éprouve des sentiments d’égalité, de confiance et de sécurité. L’entraide apparaît alors naturellement, et au contraire elle disparaît immédiatement si l’on se sent en insécurité ou que l’on ressent de l’injustice. C’est une des clés.

L’autre concerne donc le groupe : il s’agit de renforcer des mesures de récompense des comportements prosociaux et de punition des comportements antisociaux. Ce sont des règles morales que nous avons déjà et qui existent d’ailleurs dans toutes les cultures. Il faut donc graver dans le marbre ces normes prosociales dans des institutions. C’est ça, la politique.

Qu’on la partage ou non, cette vision néolibérale serait sur le point de s’imposer, d’après l’historien de l’économie Philip Mirowski, qui expliquait récemment dans Libération que les néolibéraux sont mieux organisés que la gauche pour tirer profit d’une crise. Quel est le rôle de l’entraide, face à cela ?

Je partage assez son analyse : il y a énormément de risques qu’il y ait une aggravation des politiques néolibérales à la faveur de la crise. La raison est toute simple : les mouvements politiques en faveur des biens communs partent avec plusieurs longueurs de retard. D’abord, ce sont les néolibéraux qui ont les leviers de pouvoir - ils ont acquis des postes qui leur ont permis d’instaurer des normes antisociales. Ensuite, on baigne dans une mythologie de la loi du plus fort - la plupart des gens sont convaincus que l’être humain est profondément mauvais et égoïste. C’est cet imaginaire toxique que nous avons déconstruit dans l’Entraide…

Un autre obstacle, c’est que ces dernières décennies ont rendu une grande partie de la population dépendante des structures de production économiques qui détruisent la planète. Pour leur survie, beaucoup de gens dépendent de la malbouffe, de la bagnole, du supermarché, de l’électricité nucléaire… On ne peut pas faire table rase de tout cela en quelques semaines ! Il faut donc, pour une question de survie, relancer au moins partiellement un système que l’on sait néfaste. Etre entrés dans cette époque de crises systémiques avec cette dépendance aux infrastructures industrielles est vraiment un énorme boulet.

Cela nous montre bien qu’un des horizons politiques d’émancipation, c’est l’autonomie : reprendre en main notre production, revenir à plus de convivialité, ne pas dépendre des choses nuisibles. C’est un horizon : aller vers plus d’autonomie individuelle et collective à toutes les échelles, en famille, dans le quartier, la ville, la région, le pays…

Au premier abord, autonomie et entraide ne vont pourtant pas main dans la main ?

Au contraire, je ne peux pas aller vers une certaine autonomie si je suis tout seul ! Un mauvais retour au local serait effectivement le repli sur soi, mais l’autonomie, c’est l’interdépendance des petites échelles, pas la dépendance aux grandes échelles. L’autonomie désigne la capacité pour un groupe à se donner ses propres règles : «autonomos». Cela veut dire décider, avoir des leviers d’action, diminuer la centralisation des pouvoirs et arrêter de déléguer notre vie à des structures qui nous échappent. C’est retrouver des «empuissantements», comme dit Alain Damasio. Tout cela redonne goût à la politique parce qu’on y trouve la joie telle que Spinoza la définit : «une puissance d’agir».

Face aux institutions antisociales, comment faire émerger cette autonomie ?

Pas d’autre choix que de retrouver le collectif, les alliances stratégiques, pour peser dans les rapports de force. Il faut aussi veiller à ne pas viser trop vite l’efficacité, l’action, mais d’abord prendre soin des collectifs. Il est fréquent que les collapsonautes [les personnes qui s’organisent dans cet imaginaire d’effondrement, ndlr] forment des cercles d’écoute. Je pense que cela est et sera indispensable : tout le monde aura besoin de vider son sac, de raconter ses craintes, ses doutes, ses vulnérabilités, ses deuils, ses colères, ses idées. Dans un cadre bienveillant et intime, partager ces émotions sur des grands enjeux permet de se relier, de se rendre compte que nous avons beaucoup en commun… même avec un voisin qu’on s’était habitué à détester ! (Rires) Cela permet ensuite d’être plus puissant et efficace. Comme me dit une amie, «c’est tourner en rond pour aller droit au but».

Repenser la mondialisation, investir massivement dans la transition écologique, relocaliser la production industrielle ou agricole, remettre à leur juste place les activités les plus utiles à la société… Au fil des discours, beaucoup promettent que rien ne sera plus jamais comme avant. Est-ce si sûr ? Pour préparer le monde d’après, Libération invite des intellectuels à débusquer les «fausses bonnes idées» et à identifier les actions prioritaires pour que les belles promesses ne soient pas vaines.

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