L’UE n’a pas quitté sa vocation pacificatrice en Ukraine

Selon Eric Hoesli, on a assisté à «une défaite de l’Union européenne qui, par son égarement durant la crise et son inconsistance ensuite, a quitté sa vocation pacificatrice pour devenir belligérante» (Le Temps du 12.03.2014, page Débats).

Une telle affirmation mérite débat. D’abord, évidemment, parce que l’UE n’est absolument pas devenue belligérante. Pour cela, il aurait fallu qu’elle eût participé à une guerre. Telle est la définition de l’adjectif «belligérant». Il n’en est évidemment rien. De plus, les Etats membres se sont explicitement interdit de constituer une armée européenne (avant le deuxième référendum irlandais sur la ratification du Traité de Lisbonne). A cela s’ajoute que des forces de maintien de la paix de l’UE ne pourraient intervenir que suite à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, où la Russie possède un droit de veto…

Plus sérieusement, les événements d’Ukraine constituent-ils une «défaite» de l’Union européenne? Il y a quelques mois, nous penchions aussi vers une telle analyse (notre article du 28.11.2013 dans Le Temps).

Rappelons les faits: pendant des années, les responsables ukrainiens et européens avaient négocié un traité d’association. Celui-ci avait été paraphé par l’administration du président pro-russe Ianoukovitch et devait être signé le 28 novembre 2013 à Vilnius. Cependant, du fait d’énormes pressions du président Poutine, conjuguées avec des promesses russes d’aide économique, le gouvernement ukrainien avait au dernier moment refusé de signer le traité.

A ce moment, on pouvait légitimement parler de victoire du réalisme poutinien par rapport à la puissance douce, le soft power. L’approche normative de l’UE paraissait bien naïve par rapport au hard power d’un ancien chef des services secrets russes, formé à l’école du KGB, et qui avait déjà montré ses «talents» de criminel de guerre en Tchétchénie. Les prétentions de l’UE à se comporter comme une «puissance civile» paraissaient bien être une contradiction dans les termes.

L’insuccès de l’UE pouvait donc faire craindre qu’un terrible hiver ne s’abatte sur l’espace post-soviétique, bien plus glacial encore que celui qui était retombé sur le monde arabe (à l’exception partielle de la Tunisie).

Cependant, il s’est produit un retournement incroyable que plus personne n’osait envisager. On a pu assister à une victoire inespérée d’une révolution populaire qui criait sa soif de probité et de justice. Cela grâce à la détermination d’une importante partie de la population ukrainienne qui a réussi à se mobiliser malgré la répression policière, les risques de représailles et un froid intense.

Jusqu’au dernier moment, son combat paraissait vain et sans espoir. Le monde occidental, surtout l’UE, semblait totalement impuissant. L’écrasement du mouvement de protestation semblait imminent. Une responsable américaine pouvait se moquer en des termes grossiers de l’inconsistance des Européens.

Pourtant, soudainement, le parlement ukrainien – dont la majorité était pourtant à la botte de Ianoukovitch et de ses amis oligarques – retournait complètement sa veste. Personne n’a d’ailleurs pour l’instant réussi à expliquer ce coup de théâtre. En quelques heures, les députés destituaient le président et nommaient un gouvernement de coalition.

Le nouveau gouvernement a aussi annoncé qu’il allait signer l’accord d’association avec l’Union européenne «dans les prochaines semaines», et la Commission européenne a annoncé le 11 mars que certaines clauses pouvaient entrer en vigueur immédiatement.

C’est un incroyable retournement, certes entaché par l’invasion et l’annexion de facto de la Crimée par les troupes russes en complète violation des normes les plus élémentaires du droit international, comme vient de le rappeler Didier Burkhalter. Mais cette vengeance du dirigeant russe porte précisément les stigmates de sa défaite à Kiev.

Peut-on qualifier ces événements de succès de l’UE? Nous avions déjà souligné que la plupart des manifestants d’Euro­Maidan n’avaient certainement jamais lu le texte de l’accord avec l’UE et que celui-ci était vraiment difficile à décortiquer (Le Temps, 20.12.2013). Nous avions aussi insisté sur les nombreux sacrifices que cet accord imposera au peuple ukrainien. S’il était véritablement appliqué – ce qui est loin d’être acquis –, il impliquerait un bouleversement énorme de la société ukrainienne, au niveau tant juridique qu’administratif, politique, économique et même mental.

Une thérapie de choc comporte à l’évidence des risques de contrecoups, tant les sacrifices et aussi les pertes de privilèges qu’elle induit pourraient conduire à des résistances et à des crispations, facilement manipulables par les nationalistes, les pro-russes, les oligarques et les nostalgiques de Ianoukovitch.

M. Eric Hoesli a raison de souligner les égarements et l’inconsistance de l’UE durant la crise, mais c’est précisément cela qui est intéressant, parce que paradoxal. En effet, l’UE est restée un pôle d’attraction pour une large partie du peuple ukrainien, malgré son peu de présence dans la crise, malgré les divisions de ses membres, malgré sa gouvernance à niveaux multiples, malgré la faiblesse de Catherine Ashton et de son équipe, malgré ses difficultés économiques et malgré l’absence de promesse d’adhésion faite à l’Ukraine.

Pourquoi une telle force d’attraction de l’UE? Principalement parce que les valeurs humanistes de la démocratie, de l’Etat de droit et de la justice, ainsi que sa puissance économique, ont prévalu par rapport aux forces obscurantistes et répressives.

Certes, tout n’est pas rose dans le camp des anti-Ianoukovitch. Il y a des extrémistes, des hyper-nationalistes, des intolérants, des corrompus, des incompétents, etc. Personne n’est dupe, et il faudra veiller à ce que ces forces soient domptées. Dans ce domaine, l’UE est particulièrement bien outillée, et c’est justement à cela qu’elle sert. L’intégration européenne ne peut pas empêcher les hommes de faire des bêtises. Mais elle peut contribuer à en limiter les dégâts par les carcans qu’elle leur impose.

Le bilan définitif ne pourra être tiré que dans, au mieux, une dizaine d’années. En attendant, rien n’indique que l’UE ait «quitté sa vocation pacificatrice pour devenir belligérante». Malgré toutes les incertitudes qui pèsent encore sur l’avenir de l’Ukraine, il reste que la force d’attraction de l’Union européenne a joué un rôle magnétique majeur. Peut-être est-elle idéalisée? Peut-être est-elle mythique?

Pourtant, telle est précisément la force du concept de «soft power» conçu par Joseph Nye. Ce n’est pas la puissance «dure» fondée sur la menace de l’utilisation de la force, la grandeur de l’armée ou la production énergétique qui est déterminante. Il s’agit au contraire de la puissance «douce», celle fondée sur la capacité d’attraction, grâce, entre autres, aux valeurs de la démocratie, de la justice, de la prospérité honnête et de la culture. Il ne s’agit pas de la culture ethnique, mais bien de celle plus large, humaniste, au sens de Denis de Rougemont.

René Schwok, politologue.

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