L’Ukraine a effectué des pas importants vers la modernisation

Chaîne montagneuse de l’ouest de l’Ukraine, les Carpates réservent cette année une surprise au voyageur. Depuis quelques mois, une nouvelle route relie Ivano-Frankivsk à Vorokhta en passant par les principaux centres touristiques de la région. La construction d’une route représente ici un progrès notoire : dans l’Ukraine postsoviétique, ce type d’aménagement était un terrain propice à la corruption. Les fonds publics destinés aux travaux d’entretien étaient systématiquement détournés, la route continuait à se dégrader pendant un an ou deux, après quoi on décidait de nouveaux financements qui étaient à leur tour volés.

Plus de décentralisation, moins de corruption

Aujourd’hui, les choses changent. Cette route à travers les Carpates est l’une des nombreuses voies qui ont été créées ou réparées en Ukraine. L’amélioration de l’infrastructure nationale est à porter pour une part au crédit de ce que l’on appelle la « décentralisation », l’une des réformes les plus importantes entreprises ici.

Alors que l’Ukraine était autrefois un pays fortement centralisé, dans lequel une grosse partie du revenu des régions allait à Kiev, elle se transforme peu à peu en un pays où une partie beaucoup plus importante des fonds et des talents reste dans les communautés locales. Les revenus propres des budgets locaux ont augmenté de 42 % en 2015 et de 49,3 % en 2016 : grâce à leurs recettes et aux subventions de l’Etat, les communautés locales ont quasiment triplé leurs capacités financières depuis 2014. Des dizaines de communautés locales disposent à présent de leurs propres ressources pour entretenir leurs crèches, résoudre les problèmes d’approvisionnement en eau et attirer les touristes.

Avec plus de décentralisation et moins de corruption, l’Ukraine a de meilleures chances de reconstruire son économie. Autrefois dépendant des marchés russes à hauteur de 30 % à 40 %, le pays a dû faire face à un sérieux défi lorsque Moscou a décidé, en 2014-2015, de fermer ses marchés aux produits ukrainiens, notamment agricoles. Cette guerre commerciale, couplée à l’annexion de la Crimée et au soutien militaire russe aux séparatistes d’Ukraine orientale, est la « punition » infligée par le Kremlin à la volonté ukrainienne d’édifier une société plus européenne.

Une réorientation vers les marchés occidentaux

Trois ans après les dramatiques événements de 2014 [les manifestations de la place Maïdan, à Kiev, durement réprimées, ayant abouti à la destitution du président Viktor ­Ianoukovitch, la crise diplomatique en Crimée et les soulèvements dans le Donbass], l’économie nationale montre les premiers signes d’une réorientation vers les marchés occidentaux et mondiaux. L’Ukraine reste réputée pour ses exportations d’acier et de produits agricoles, mais son secteur technologique est en pleine expansion : les industries de l’information se placent juste derrière l’agriculture.

Les liens économiques avec l’Europe sont en pleine croissance. Cette décentralisation et cette réorientation économique résultent de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne (UE), qui entre pleinement en vigueur le 1er septembre. Le processus de décentralisation obéit au principe de subsidiarité mentionné dans le document. Grâce à l’établissement d’une zone de libre-échange entre l’UE et l’Ukraine, qui constitue l’élément essentiel de l’accord, les entreprises ukrainiennes bénéficient désormais d’un accès plus facile aux marchés européens, adoptent les normes de sécurité de l’UE et trouvent des financements et partenaires européens.

Cela ne veut pas dire que tout va pour le mieux en Ukraine. Les réformes de plusieurs secteurs-clés sont encore très lentes : le système judiciaire n’a pas été réformé, la classe politique est toujours très corrompue, les citoyens ordinaires ne cessent de s’appauvrir. Plus important encore, l’Ukraine subit toujours une agression militaire de la part des forces russes et pro-russes dans l’est du pays ; les combats ont fait plus de 10 000 morts depuis 2014 ; des gens continuent à mourir chaque semaine sur la ligne de front.

L’avènement d’une société libre

Pourtant, en dépit de ces tragédies, le pays a effectué des pas importants vers la modernisation et l’avènement d’une société libre, et ce dans le contexte d’une Europe orientale où la tendance dominante semble plutôt aller en sens contraire. L’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE, qui est probablement l’accord commercial le plus spectaculaire entre l’UE et un pays non-membre dans toute l’histoire de l’Union européenne, est devenu depuis quatre ans un événement hautement symbolique.

Comme la pierre jetée dans l’eau produit des ondes concentriques, ce document bureaucratique ardu est devenu un véritable catalyseur du changement. Il alimente cet esprit de liberté, d’initiative et de responsabilité locale qui contribue à améliorer la situation du pays. L’Ukraine, incontestablement, change. Peut-être pas aussi vite que nous le souhaiterions, mais plus vite que jamais.

Tetyana Ogarkova, journaliste et professeure d’université ukrainienne, dirige le département international de l’Ukraine Crisis Media Center.
Volodymyr Yermolenko, philosophe ukrainien, travaille comme journaliste à Internews Ukraine et à Hromadske.ua, et coordonne le site Web UkraineWorld.
Traduit de l’anglais par Gilles Berton.

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