L’Ukraine « doit montrer aux Russes le chemin d’un avenir européen »

Lorsque des séparatistes soutenus par la Russie se sont emparés de plusieurs grandes villes de l’est de l’Ukraine au cours de ce que l’on a appelé le « printemps russe » de 2014, les politiciens comme les citoyens russes ordinaires se sont mis à évoquer la Novorossia, ou Nouvelle-Russie, dans l’espoir que des vastes portions de l’Ukraine se sépareraient de Kiev pour constituer un quasi-Etat prorusse s’étendant de Kharkov à Odessa.

Cela ne s’est pas produit, mais la crise ukrainienne est toujours en cours à l’heure actuelle. Une partie du territoire est occupée et le gouvernement pense qu’on lui pardonnera tous ses échecs en raison de l’agression russe.

Le concept de Novorossia est depuis passé au second plan car la Russie, soumise aux sanctions occidentales et confrontée à un sévère ralentissement économique, a compris qu’elle n’avait aucun besoin de s’embarrasser de nouvelles républiques populaires dévastées par la guerre et arriérées sur le plan économique.

« Souveraine » mais pas « indépendante »

En revanche, je crois que c’est aujourd’hui au tour de l’Ukraine de se transformer en quelque chose que l’on pourrait appeler « NovoRoussia », autrement dit en un pays qui aurait pour mission de montrer à ses voisins russes à quoi la Russie pourrait ressembler si elle décidait de s’européaniser.

Le rôle essentiel que pourrait jouer l’Ukraine dans le jeu d’échecs géopolitique ne tient pas à sa position stratégique proche des frontières de la Russie ni à sa signification en tant que pays de transit énergétique. En Russie, l’Ukraine est considérée comme l’un des piliers de la « civilisation » russe.

La Rous’ kiévienne joua, avec la république de Novgorod et la principauté de Vladimir-Souzdal, un rôle important, sinon décisif, dans l’émergence de l’Etat russe. Le terme même de « Russie » dans son sens contemporain a émergé aux XVIe et XVIIe siècles après que les dirigeants du Grand-Duché de Moscou (ou Moscovie) eurent reconquis Novgorod et réussi à récupérer une partie de l’Ukraine actuelle.

C’est pourquoi une majorité de Russes considèrent l’Ukraine comme « souveraine » mais pas « indépendante », estiment qu’elle fait partie de la Russie historique et pensent que Russes et Ukrainiens ne forment qu’un seul peuple. Aussi le coup le plus dur que l’Ukraine pourrait porter à la Russie serait de montrer que la partie des « russes » – postsoviétiques, orthodoxes et russophones – qu’elle représente est capable de devenir une authentique nation européenne.

Abandon de la Crimée

Si l’Ukraine réussissait à se transformer en « NovoRous’ »– un pays habité par un peuple indistinguable des Russes vivant de l’autre côté de la frontière, mais adoptant les normes et règles européennes – le mythe de l’unicité du caractère russe serait ébranlé, sinon anéanti, chose vers quoi, de mon point de vue, devraient tendre les efforts occidentaux.

Pour y parvenir, plusieurs initiatives cruciales doivent être envisagées, même si elles doivent susciter la controverse.

Les premières mesures pourraient être les suivantes : un redécoupage territorial entérinant la renonciation officielle de la souveraineté ukrainienne sur la Crimée et les territoires occupés dans l’est de l’Ukraine ; la définition d’une frontière internationalement reconnue avec la Russie et ses nouvelles régions dépendantes ; enfin une réduction des opérations militaires permettant de consacrer toutes les énergies disponibles à la reconstruction économique et à l’intégration européenne.

Les puissances occidentales pourront alors garantir les frontières de l’Ukraine et ouvrir clairement au pays – mais pas dans un avenir proche – la perspective d’une adhésion à l’Union européenne (UE) et à l’OTAN.

Peser pour accélérer les réformes

L’Union européenne et les Etats-Unis devraient contraindre le gouvernement ukrainien à accélérer les réformes et à mettre sur pied une agence spéciale destinée à garantir les investissements étrangers dans le pays. Le point le plus crucial pour l’avenir de l’Ukraine sera sa capacité à attirer les investissements en provenance de… Russie, que des milliers d’hommes d’affaires indépendants sont obligés de quitter alors qu’ils connaissent bien la culture russe des affaires qui prévalait en Russie dans les années 1990 et qui subsiste aujourd’hui encore en Ukraine.

L’avenir économique de l’Ukraine, me semble-t-il, dépend aujourd’hui de la question de savoir si le pays, tout en restant hostile au poutinisme, sera capable d’attirer les Russes proeuropéens et leurs capitaux afin de se reconstruire. Si 20 % seulement des 151 milliards de dollars de capitaux ayant fui la Russie en 2014 s’étaient établis en Ukraine, cela aurait permis de résoudre les problèmes du pays de façon beaucoup plus efficace que n’importe quelle intervention de l’UE, des Etats-Unis ou du FMI.

S’opposer à la Russie tout en attirant et en transformant les Russes, utiliser aussi bien leurs capitaux que leurs capacités intellectuelles et leurs talents entrepreneuriaux, telle est la seule voie d’avenir dans laquelle l’Ukraine peut s’engager aujourd’hui avec quelque chance de succès.

En 1979, l’écrivain russe Vassili Axionov a publié aux Etats-Unis un roman célèbre intitulé L’Île de Crimée, qui décrit une Crimée ayant résisté à l’Armée rouge et maintenu son indépendance. Dans le livre, la Crimée finit par réintégrer volontairement la Russie soviétique. Aujourd’hui le scénario devrait prendre une direction différente.

Rôle historique

Emergeant comme une partie de la Russie historique plus européenne que le cœur actuel de la Russie, « l’île d’Ukraine » doit montrer aux Russes le chemin d’un avenir européen plus prospère, plus démocratique et plus libre, ce qui permettra du même coup de protéger l’Europe des défis venus de l’Est.

Cet objectif mérite un changement de l’attitude occidentale traditionnelle à l’égard d’un pays d’Europe orientale tel que l’Ukraine – j’irais même jusqu’à dire que l’on devrait réfléchir à la possibilité d’inviter l’Ukraine à rejoindre l’UE et à ouvrir avec elle des négociations d’adhésion – car cela constituera la principale motivation incitant les investisseurs à s’intéresser à l’Ukraine, même si son adhésion risque d’être reportée à plusieurs reprises.

Ce dont l’Ukraine a besoin aujourd’hui, ce n’est pas tant d’obtenir un nouveau prêt du FMI que de prendre conscience de son rôle historique – lequel pourrait être de devenir un levier qui, s’il n’arrête pas la Russie, pourrait au moins contribuer à la transformer. (Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Vladislav Inozemtsev est le directeur du Centre de recherches postindustrielles de Moscou et chercheur attaché à l’Institut des sciences humaines de Vienne.

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