L’Umuganura, une réconciliation rwandaise

D'anciens braconniers effectuent une danse traditionnelle, qui fait partie des célébrations de l'Umuganura, à Kinigi, dans le Nord du Rwanda, en 2014. Photo Stéphanie Aglietti. AFP
D’anciens braconniers effectuent une danse traditionnelle, qui fait partie des célébrations de l’Umuganura, à Kinigi, dans le Nord du Rwanda, en 2014. Photo Stéphanie Aglietti. AFP

Le vendredi 2 août 2019, les Rwandais ont célébré la fête de l’Umuganura. Les autorités éprouvent quelques difficultés à traduire ce terme : fête de la moisson, Fest-Food Festival, National Harvest Day, et même, influence américaine oblige, Thanksgiving Day.

Rituel ancien

L’Umuganura est un très ancien rituel célébré chaque année dans une des cours royales itinérantes. Très complexe, il mettait en jeu toutes les catégories du pays autour de la sacralité de la personne du roi considéré comme le garant de la fertilité de la terre, de l’abondance des récoltes et de la fécondité des femmes et des vaches. Le long cérémonial de l’Umuganura est l’un des dix-sept rituels royaux dont les textes dactylographiés ont été fournis par un informateur anonyme, sans doute un ritualiste, en 1961, peu après le référendum qui abolissait la royauté (rituels pour l’avènement d’un nouveau roi, pour les funérailles, pour entrer en guerre, pour la chasse, pour faire tomber la pluie, etc.) (1).

Le sorgho constitue l’essence même du rituel. Celui consacré à la liturgie de l’Umuganura était cultivé par un lignage de cultivateurs hutu dans une petite région au nord-ouest de Kigali, le Bumbogo. Après la moisson, il était transporté à la cour dans un grand panier salué dans toutes les régions traversées par les acclamations et les danses de la population. Le cortège était accueilli dans l’enclos royal par Karinga, le tambour sacré, symbole et cœur du Rwanda. Au bout de liturgies très complexes, le roi, la reine mère, le ritualiste détenteur des secrets de la liturgie et le chef du lignage des cultivateurs confectionnaient la pâte de sorgho comme le fait toute Rwandaise et la consommaient ensuite. Les tambours battaient et la fête se terminait par le défilé des délégations venues de toutes les provinces du pays apportant leur contribution rituelle à la célébration du Umuganura. Le roi, dispensateur de toutes richesses, devait bien sûr redistribuer ces présents.

L’Umuganura était aussi une fête familiale. Ma mère Stéfania la célébrait dans notre exil de Nyamata avec fidélité et sans doute beaucoup de nostalgie. J’ai longuement décrit dans mon livre La femme aux pieds nus comment ma mère préparait avec toutes les précautions rituelles la boule de pâte, qu’elle déposait dans une corbeille spécialement tressée à cette occasion, et qu’elle découpait avec une herbe des marais – car tout ustensile étranger pouvait être porteur de malédiction – et la partageait entre ses enfants. Cela se déroulait toujours par une nuit de pleine lune et, moi, qui détestais la pâte des jours ordinaires, râpeuse sous les dents, je trouvais exquise celle de l’Umuganura que toute la famille avalait avec une grande piété. Il est vrai, le sorgho de l’Umuganura n’était pas le sorgho de tous les jours : c’était un sorgho à graines blanches que ma mère cultivait dans un bout de champ qui lui était réservé.

Passé retrouvé

Abolie en 1925 par le colonisateur belge sans doute dans le but d’éradiquer les cultes «païens», la fête a été rétablie par une loi du 24 février 2017 qui la fixe au premier vendredi du mois d’août.

Selon les instructions de Madame la ministre du Sport et de la Culture, l’Umuganura sera célébré à tous les échelons : national, communal, familial. Prenant l’exemple des guerriers d’antan qui, dans des poèmes héroïques, venaient à l’occasion de l’Umuganura célébrer leurs exploits, chaque Rwandais, dans son domaine (agriculture, enseignement, commerce, culture, etc.), pourra exposer ses réalisations et ses projets. La fête qui se prolonge pendant toute une semaine sera aussi l’occasion de renouer ou de renforcer les relations de voisinages qui constituaient le premier maillon de l’unité de tous les Rwandais.

Cela peut paraître tenir de l’utopie que de vouloir, à partir de liturgies antiques dont souvent la signification nous échappe, instituer une fête nationale. Entre la reconstitution folklorique et le meeting politique, la voie paraît bien étroite : celle d’instaurer une fête nationale qui, s’appuyant sur un passé jusque-là dénié, célèbre un Rwanda en marche dans la reconstruction et l’unité nationale. Réconcilier les Rwandais, c’est aussi les réconcilier avec leur histoire car celle-ci a été l’objet d’au moins deux falsifications : l’une faisait du passé une succession d’invasions, la dernière étant celle des pasteurs tutsis, éthiopiens souvent mâtinés de sang hébraïque ; la seconde, conséquence de la première et agréée par les régimes hutus, peignait le Rwanda comme une sorte de féodalité africaine où le serf cultivateur s’échinait sous le joug de seigneurs arrogants. Ces clichés ont été depuis longtemps réfutés par les historiens.

Au-delà des manipulations qu’a eues à subir notre histoire, il s’agit de s’appuyer sur des pratiques et des gestes qui faisaient le fondement de la culture dans laquelle chaque Rwandais pouvait se reconnaître et s’exprimer. Les tribunaux gacaca qui, dans le Rwanda ancien, avaient pour objet de dénouer les conflits et de rétablir la solidarité de bon voisinage, ont été réactivés pour juger ceux qui, par action ou par omission, étaient impliqués dans le génocide. Les gacaca sont apparus comme une justice réparatrice, conciliatrice, participative. Ces tribunaux des collines ont permis d’entrer dans le processus de réconciliation. C’est dans la continuité de cette politique que s’inscrit la promotion du rite ancestral de l’Umuganura en fête nationale.

Le Rwanda nouveau peut-il s’enraciner dans un passé retrouvé ? Il fait en tout cas le pari de se reconstruire à partir de sa tradition.

Par Scholastique Mukasonga, ecrivaine.


(1) Ils ont été publiés en 1964, par Marcel d’Hertefeld et André Coupez sous le titre La Royauté sacrée dans l’ancien Rwanda, musée de Tervuren, série Sciences humaines n°52.

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