L’Union eurasienne de Vladimir Poutine ne fonctionnera pas

Ce 1er janvier 2015 entre en vigueur l’Union économique eurasienne (UEE). Le projet d’intégration régionale de Vladimir Poutine a pour ambition de rassembler la plupart des pays de l’ex-URSS et au-delà autour d’intérêts économiques partagés.

Librement inspirée de l’exemple européen, l’UEE dissimule mal en réalité les intentions néo-impérialistes de la Russie, héritière humiliée et nostalgique de la grandeur soviétique ruinée. C’est parce qu’elle est fondée sur des sentiments revanchards et davantage animée par des considérations géopolitiques qu’économiques qu’elle est vouée à l’échec avant même d’éclore. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur la manière dont ce projet est perçu dans les Républiques d’Asie centrale, censées être au cœur de cette construction eurasienne aux côtés de la Russie.

Les ambitions du projet puisent, sans l’avouer, à la source de l’idéologie eurasienne dont un des penseurs n’est autre qu’Alexandre Douguine, intellectuel connu pour sa xénophobie. Dans un entretien accordé à Izvestia dès octobre 2010, M. Poutine ne cachait pas ses velléités de faire de l’UEE un bloc concurrent à l’Union européenne, aux Etats-Unis ou à la Chine. Depuis, méfiance et résistance accompagnent le processus chez les candidats potentiels. L’Ukraine d’avant la crise, mais aussi les pays d’Asie centrale ne sont pas près de renoncer à leur souveraineté, surtout pour l’abandonner au profit du « grand frère » d’hier. Face aux pressions russes, les plus faibles, résignés, n’en jurent pas moins qu’ils rendront difficile la réalisation du rêve de grandeur de M. Poutine.

Le Kazakhstan, membre fondateur dès 2010 de l’union douanière, première étape de l’UEE, est hostile à toute ingérence que cette construction pourrait induire dans les affaires intérieures et extérieures des pays membres. Pour Astana, cette Union doit être exclusivement économique, et les Kazakhs martèlent haut et fort qu’en cas de dérive contraire à leurs intérêts nationaux, ils n’hésiteraient pas à en sortir.

Pour le Kirghizistan, dont le tiers du produit national brut provient des revenus rapatriés des migrants économiques kirghiz en Russie, son entrée résignée dans l’Union n’est motivée que par la garantie de la libre circulation des travailleurs et donc de l’accès au vaste marché du travail russe. Or, cet aspect même du projet d’Union inquiète l’opinion russe. En proie au racisme xénophobe, les Russes le rejettent en partie car il favoriserait le flot migratoire.

Méfiance

Le Tadjikistan voisin, dont l’entrée dans l’Union est envisagée à moyen terme sans qu’il y ait à l’heure actuelle de calendrier précis, est dans une situation aussi fragile que le Kirghizistan, mais pour d’autres raisons. Il dépend du travail de ses migrants en Russie, mais il est surtout inquiet pour sa sécurité le long de sa frontière avec le turbulent Afghanistan, guetté par la guerre civile après le départ en cours des Américains.

Quant à l’Ouzbékistan, ce pays d’exception reste cramponné à sa souveraineté, se méfie et défie tout ce qui vient de l’extérieur et il n’a à ce jour affiché aucune intention de rejoindre le club eurasien. Toutefois, l’intégration de ses voisins dans l’Union, donnant plus de moyens d’influence régionale à Moscou, pourrait changer la donne et inciter Tachkent à entrer dans le rang.

Ainsi, cette UEE se fait sans enthousiasme. Sa faisabilité, en tout cas avec les Républiques d’Asie centrale et du Caucase, semble compromise surtout par la rupture qu’a constituée la crise ukrainienne. Même s’ils se gardent de condamner les agissements de Moscou en Crimée et dans l’est ukrainien, et évitent de parler de l’annexion pure et simple d’un territoire étranger par la Russie, les pouvoirs et élites caucasiens et centrasiatiques sont confortés dans leur méfiance du « partenaire » russe, qui demeure, comme il vient de le prouver, un pouvoir néocolonial.

La méfiance est d’autant plus forte que les régimes savent que Moscou n’hésiterait pas à invoquer les mêmes arguments et user des mêmes instruments qu’en Ukraine pour les contraindre à s’embarquer dans son projet d’UEE et se plier à sa volonté. Pour ce faire, la Russie peut instrumentaliser les minorités russes, fortes notamment au Kazakhstan et au Kirghizistan, mais aussi mobiliser à des fins punitives et ou impériales ses forces militaires déployées à Kant au Kirghizistan ou sa 201e division motorisée stationnée au Tadjikistan depuis 1989.

Cependant, ce sont surtout les contradictions internes de la construction eurasienne qui mettent en doute sa faisabilité, et tout d’abord les disparités entre membres : la seule Russie compte pour 85 % de la population de l’UEE, plus de 80 % du produit intérieur brut et écrase littéralement ses « partenaires ». L’Union européenne, modèle d’imitation de l’UEE, a été créée par des Etats comparables. De plus, alors que la construction européenne, entre la CECA de 1954 et le traité de Maastricht en 1992, a mûri quarante ans durant, les promoteurs de l’UEE ont bâclé leur projet en cinq ans à peine, ce qui laisse pensif quant à la maturation de l’idée eurasienne, à la fragilité du processus en cours et à l’impatience capricieuse de son chef désigné, Vladimir Poutine.

Dans l’urgence et au mépris de ces fragiles déséquilibres, la Russie, qui se rêve à nouveau grande, cherche à fédérer autour d’elle et sous son emprise ses anciennes possessions. Or, celles-ci ont mis à profit ces vingt et quelques années d’indépendance pour s’affirmer dans leur souveraineté, pour se délier de la Russie, pour rentrer dans le monde et diversifier leurs intérêts. Economiquement, la Russie n’est plus le principal partenaire de ces pays, désormais liés avec la Chine, mais aussi l’Europe, les Etats-Unis et des pays émergents comme la Turquie ou la Corée du Sud. Enfin, il serait dangereux de présumer que la construction eurasienne peut se suffire d’une entente entre dirigeants ayant la même culture politique car formés à la même école, à la même époque. En effet, ceux-ci se font vieux.

La relève est inéluctable à plus ou moins court terme, et la nouvelle génération voit apparaître de nouvelles élites, en contact avec l’Occident, ouvertes sur le monde. Rien ne garantit plus la complaisance avec la vieille Russie, surtout au moment où celle-ci s’essouffle dans une crise financière aiguë.

Ainsi, qu’il prenne la forme d’un vaste marché commun axé sur l’intégration économique ou celle d’un bloc politique uni face à l’Occident, le projet eurasien cher à Poutine aura du mal à voir le jour. Quelles que soient ses chances réelles ou fantasmées, le président russe peut encore l’instrumentaliser dans un double objectif de nuisance : signifier aux anciennes Républiques soviétiques que la Russie veille et fera obstacle à leur autonomisation et contrarier l’avancée de l’hégémonisme occidental. Ce faisant, il est certain de regagner en popularité sur la scène intérieure, où la crise financière le malmène, mais alors il montrera que son UEE n’a pas d’aura au-delà des frontières de la Russie.

Par Bayram Balci, chercheur au CERI-Sciences Po, Paris

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