L’Union européenne doit cesser d’être hostile à l’accueil des réfugiés

Il y a quatre ans, les peuples de plusieurs pays arabes se soulevaient contre leurs tyrans. Certains ont réussi à les chasser du pouvoir, et des processus démocratiques se sont plus ou moins mis en place. Mais, dans des pays comme la Syrie ou la Libye, les conflits perdurent et entraînent les déplacements de centaines de milliers de personnes vers les pays voisins, qui rencontrent souvent d’énormes difficultés en termes d’accueil des réfugiés.

C’est le cas pour la majorité des réfugiés syriens qui se trouvent en Jordanie (620 000), en Turquie (1,7 million) et au Liban (1,15 million). Ce dernier pays héberge plus d’un million de Syriens et compte la plus forte concentration de réfugiés (près du quart de la population libanaise) dans le monde par habitant.

Seule une infime partie des exilés réussit à atteindre l’Union européenne (UE) : depuis le début du conflit en Syrie, en mars 2011, selon Eurostat, plus de 205 000 Syriens ont pu trouver asile en Europe. Et pourtant de nombreux responsables politiques européens veulent faire croire que l’Union européenne est confrontée à un afflux massif, qui justifierait le développement de politiques migratoires répressives ; le président français propose d’ailleurs de renforcer Frontex, dont la mission première n’est pas de mener des opérations de sauvetage mais de coordonner la surveillance des contrôles aux frontières de l’UE.

Selon le chef de l’Etat, mieux accueillir les réfugiés conduirait à un « appel d’air ». Quel cynisme, au vu des drames et des situations qui prévalent en Libye, Syrie ou en Irak. En Hongrie, le premier ministre Viktor Orban proposait, en février 2015, un nouveau durcissement des lois relatives à la détention et aux expulsions, en affirmant que le pays entier se transformait en camp de réfugiés.

L’obtention d’un visa

Une des premières difficultés pour les exilés est d’obtenir un visa. Les Etats membres de l’UE rejettent la plupart des demandes, et des dispositifs tels que le visa de transit aéroportuaire (VTA) empêchent des Syriens de déposer des demandes d’asile dans les aéroports européens. Douze pays européens en usent pourtant, car ils estiment être confrontés à des « cas d’urgence dus à un afflux massif de migrants clandestins ». Ainsi, en mars 2013, la France a réintroduit l’obligation de VTA pour les Syriens sous prétexte que 350 Syriens avaient été maintenus en zone d’attente en 2012 sur un total de 9 000 personnes.

Les programmes de réinstallation des réfugiés reconnus dans les pays de transit ne concernent qu’un nombre très restreint de personnes ; par exemple les autorités françaises se sont engagées à n’accueillir que 500 réfugiés syriens. Le Haut- Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a appelé, à maintes reprises, à plus d’efforts de la part des Etats européens, mais ces derniers disent préférer porter assistance aux Syriens dans les pays voisins, les cantonnant ainsi à rester dans des camps aux conditions souvent déplorables.

Face à ces impasses, de nombreux exilés sont contraints d’emprunter des chemins migratoires plus longs et plus dangereux, bien souvent au péril de leur vie, comme l’illustrent les drames qui se multiplient en Méditerranée. Pour les migrants qui ont « pris la route », il est usuel que les polices européennes les refoulent sans vergogne. C’est le cas, par exemple, depuis des années, dans la mer Egée ; c’est aussi une pratique courante – que le gouvernement espagnol vient de légaliser, au mépris du droit international – à la frontière des enclaves de Ceuta et Melilla.

Pour prévenir ce qui est qualifié de « risque migratoire », l’Union européenne a adopté, en 2014, un règlement européen qui permet à l’agence Frontex, lorsqu’elle intercepte des migrants en mer, de les refouler immédiatement vers les pays voisins de l’UE avant même qu’ils aient pu demander l’asile.

Face à ces situations, des litanies de « bonnes » intentions annoncent régulièrement des mesures imminentes pour faire cesser les pertes en vies humaines. Mais les drames ne cessent de se répéter : en Méditerranée, chaque semaine, des hommes, femmes et enfants qui espéraient trouver de meilleures conditions d’existence en Europe disparaissent ou perdent la vie. Près de 30 000 morts en vingt ans. Et, sur leur territoire, les gouvernements européens continuent de boire jusqu’à la lie la honte de leur politique de non-accueil.

Hécatombe migratoire

Depuis octobre dernier, plus d’une centaine d’exilés syriens bloqués à Calais protestent contre des conditions de vie misérables : la majorité est sans domicile, contrainte à squatter des bâtiments inoccupés et soumise à de nombreuses violences policières. En Bulgarie, les réfugiés arrivant de Syrie sont placés dans des camps aux conditions insalubres, où aucune aide de l’Etat ne leur est apportée. Ils dépendent de la générosité de Bulgares bienveillants, mais dont les ressources sont également limitées.

Le gouvernement bulgare a récemment commencé à bâtir un mur à sa frontière avec la Turquie. En Grèce, en novembre 2014, l’absence de structure d’accueil pour les réfugiés a mené à des protestations et à une grève de la faim de plusieurs centaines de réfugiés devant le Parlement d’Athènes.

Le renforcement des contrôles migratoires aux frontières de l’Europe tue : on en a la preuve tous les jours. Au-delà, il anéantit l’espoir de nombreuses personnes en quête d’un territoire respectueux de leurs droits. La responsabilité en incombe aux responsables politiques européens qui refusent de changer de stratégie, comme le suggère le commissaire européen aux droits de l’homme, Nils Muižnieks. Les centres de détention pour migrants, où près de 600 000 personnes sont détenues chaque année, coûtent cher aux citoyens européens alors que leur efficacité n’est pas démontrée : moins de 50 % des migrants détenus sont renvoyés dans leur pays d’origine.

Pour le seul cas de la France, Migreurop estime le coût annuel des expulsions à 700 millions d’euros – en moyenne 26 000 euros par personne expulsée. L’argent dépensé ne pourrait-il être utilisé pour financer une véritable politique d’accueil ? Depuis 2001, une directive européenne relative à « une protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées » prévoit l’accueil en urgence, dans les Etats de l’Union européenne, des personnes qui ne peuvent rentrer dans leur pays d’origine.

Elle n’a jamais été mise en application. Pourquoi ? Au vu des situations aux frontières de l’Europe et de l’échec des politiques de rapatriement, elle pourrait constituer un premier pas pour tourner enfin le dos aux politiques meurtrières de l’UE. Car aujourd’hui, entre l’Italie et la Libye, se dresse une butte rouge, rouge comme le sang versé, de migrants morts en essayant de rejoindre l’Europe. Sur cette butte s’entassent, année après année, les victimes oubliées d’une guerre dont on n’entend jamais parler. Manifestation d’une hécatombe migratoire, elle culmine à une hauteur que nous ne pourrons jamais mesurer.

Ceux qui gouvernent l’Union européenne et ses Etats membres doivent agir, vite, très vite.

Olivier Clochard, chercheur au CNRS au sein du laboratoire Migrinter de l’université de Poitiers et président du réseau Migreurop.

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