L’Union européenne et l’OTAN : vers un syndrome de Lisbonne ?

Par un hasard peu ordinaire de calendrier, le nouveau concept stratégique de l’OTAN adopté par ses 28 membres en décembre dernier a été signé à Lisbonne, au même endroit et presque un an jour pour jour après l’entrée en vigueur du traité européen du même nom. Coïncidence ou non, en inscrivant à son agenda les problèmes de sécurité et le développement de capacités civiles de gestion des crises, l’OTAN attise le feu de relations déjà complexes avec l’Union européenne. Dans ce débat, la rigueur du raisonnement cède souvent le pas aux conclusions hâtives. La plus répandue semble dénoncer une sorte d’illégitimité à l’existence d’une Europe de la Défense, dont une partie des membres est particulièrement sensible aux sirènes atlantistes. Pourtant “comparaison n’est pas raison”. Le vieux proverbe mérite vraiment d’être entendu et médité. Comparer l’Europe de la Défense à l’Alliance atlantique s’avère à bien des égards un exercice stérile. Et dans ce débat passionné, on en oublierait presque l’essentiel, le rôle majeur que l’Europe de la Défense sera amené un jour à jouer dans le rayonnement du vieux continent.

Rappelons tout d’abord que les deux alliances ne sont pas du tout de la même nature. L’une, l’OTAN, est une alliance unidimensionnelle, de nature militaire. Sa vocation originelle n’est pas sécuritaire mais défensive. Le cœur de son action est la guerre, le rétablissement de la paix par des moyens exclusivement militaires. Depuis quelques années, son centre de gravité géographique se déplace irrémédiablement vers l’Orient. Ses préoccupations ont changé aussi. D’une mission de défense stricte des frontières de l’Europe, l’Alliance se présente aujourd’hui comme une organisation à vocation de sécurité globale et mondiale. L’autre est multidimensionnelle, l’Union européenne. Elle est à la fois politique, militaire, économique et financière. Le volet gestion de crise s’inscrit dans une approche à vocation régionale, comme un outil de rayonnement et de politique étrangère visant à la fois la promotion de valeurs intangibles telles que la paix et la prospérité, et la protection d’intérêts communs proprement européens, tels que la maîtrise des flux migratoires rentrants. Son action s’inscrit dans une logique de prévention des crises et de reconstruction d’Etats fragilisés. Pour ce faire l’UE dispose d’une large palette de moyens diplomatiques et financiers, ainsi que d’un vivier d’experts civils et militaires œuvrant sur le terrain au rétablissement des institutions légitimes des dits Etats.

Les structures et les moyens financiers des deux organisations sont radicalement différents. L’une compte plus de dix mille militaires, des états-majors de tous les niveaux, de la zone d’opération jusqu’au niveau stratégique. Elle possède sa propre flotte d’avion de surveillance AWACS. Son budget avoisine les deux milliards d’euros et se trouve pour près de la moitié soutenu par les Etats-Unis d’Amérique. L’autre compte à peine 250 militaires, deux petits Etats-majors civils et militaires capables de planifier des opérations d’envergure modeste. Son approche est systématiquement civilo-militaire. Le budget de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) pèse deux cent millions d’euros, soit quasiment rien. Seules les missions civiles de l’Union sont financées par le budget communautaire. Le coût des opérations militaires repose directement sur les épaules des Etats.

Entre concurrence et complémentarité, le débat mérite d’être dépassionné. Pour la France et ses partenaires européens, l’Union européenne et l’OTAN sont tout à fait complémentaires. Vingt et un Etats européens, dont la France, sont membres des deux organisations. L’UE et l’OTAN ont donc parties liées. Et le succès de l’une procède de l’épanouissement de l’autre. Personne ne remet en cause le rôle incontournable de l’OTAN. Elle catalyse toute la puissance militaire occidentale dans une approche proprement guerrière, et bénéficie de l’effet démultiplicateur du pacte transatlantique. L’Europe puise dans l’Alliance, mais pour combien de temps encore, la garantie de son intégrité territoriale et trouve un moyen de conserver une influence militaire et politique au-delà de sa sphère régionale.

Soyons en convaincu. Pour les Européens, les enjeux politiques sont considérables. Car autour de ce débat UE-OTAN, c’est la question du rapport de l’Europe à la puissance qui est brutalement posé. La PSDC a toute sa place dans l’architecture sécuritaire de l’ordre international présent et à venir. Elle doit constituer la réponse des Européens à la nécessité de s’affirmer comme un bloc homogène et solide. Certes c’est un outil fragile et embryonnaire. Mais il est unique et dispose d’un niveau d’intégration à la fois civil, militaire, politique et économique inégalé. La PSDC offre à l’Europe une nécessaire autonomie d’action conforme à ses intérêts immédiats, parmi lesquels son rayonnement et la sécurité de son voisinage. Car l’Europe de la Défense ne peut être une utopie. Elle constitue l’avenir d’une Europe qui devra, à un moment ou à un autre, affirmer et défendre seule ses propres valeurs, et à travers elles son identité. Cette Europe devra résolument faire ce choix de puissance si elle veut pouvoir conserver son rôle dans les relations internationales. Encouragé par des faiblesses militaires structurelles, le risque grandit de voir nos Etats européens finir par confier un jour leur Défense et leur sécurité à d’autres.

C’est pour cela notamment que l’Europe de la Défense ne peut être sacrifiée sur l’autel du développement de l’OTAN et du désintérêt des peuples européens, au seul motif de contraintes budgétaires nationales aggravées par une crise financière mondiale. C’est aussi l’intérêt du retour de la France dans la structure intégrée de l’OTAN que de servir à faire connaître et reconnaître la place et le rôle essentiel de la PSDC dans la promotion de cette autre “idée de l’Europe”.

Par LCL Devigne, Ecole de guerre.

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