L’Union européenne félicitée pour ses œuvres passées. Et futures?

Quelle belle surprise pour l’Union européenne que se voir attribuer le Prix Nobel de la paix! La vieille Dame essoufflée par les crises à répétition en son sein et l’image de sa grande désunion que renvoient régulièrement les Conseils européens s’en trouve presque rajeunie. La plupart des grands journaux européens ont évidemment souligné à quel point ce prix arrivait au pire moment de l’histoire de la construction européenne qui traverse la plus grave crise de son histoire.

Pourtant l’Union aura bien mérité cette récompense. Elle compte à son actif deux succès qui semblaient oubliés dans le climat de morosité actuelle et que ce prix vient rappeler avec force. Le premier, le plus solide, qui a tellement pénétré le quotidien des Européens qu’il semble une évidence aux yeux de ses citoyens, c’est la paix désormais scellée dans le marbre que l’Union fait régner sur notre vieux continent belliqueux. Il est bon de rappeler cela en ces temps de crise économique, de doute et de retour des vieux démons nationalistes dans la politique nationale de nos pays. Plus aucun jeune officier dans aucune armée en Europe ne se réveille le matin en ayant en tête la nécessité de se préparer à affronter sur le champ de bataille des Anglais, des Allemands, des Français ou des Polonais. Les intérêts des pays membres ont suffisamment convergé pour que, sur ce point au moins, une longue histoire d’horreurs européennes fût effectivement brisée par le rêve d’une Europe unie formulée par les fondateurs de la Communauté du Charbon et de l’Acier sur les cendres encore chaudes du Troisième Reich.

Le second succès est indéniablement l’intégration de l’Europe centrale après la désintégration de l’empire soviétique. Un journaliste polonais englobait d’une jolie phrase l’état de son pays au temps du gouvernement des jumeaux Kazcinski: «Mon pays est une démocratie sans démocrates.» Le cadre posé par l’Union européenne a permis à la Pologne de traverser cette période politique critique, de poursuivre sans encombre son cycle électoral et d’élire un gouvernement qui est aujourd’hui la voix la plus intégrationniste, et souvent intellectuellement la plus autorisée parmi les grands pays membres.

Certains gouvernements nationalistes d’Europe centrale font l’expérience de la difficulté qu’ils ont à restreindre la liberté d’action des médias, ou de leur pouvoir judiciaire du fait des garde-fous démocratiques posé par l’UE. La Commission veille avec précision et minutie aux respects des normes qui engagent tous les Etats membres. Il ne fait aucun doute que sans l’attraction européenne et la vigilance de la Commission, certains pays de l’ancien bloc de l’Est auraient glissé beaucoup plus loin sur la pente de l’autoritarisme.

Il aurait été bon de pouvoir discerner dans ce Prix Nobel non seulement une récompense pour la stabilisation de l’Europe d’après-guerre mais également une reconnaissance du rôle que l’Union a joué, plus tard, dans les conflits du monde. Après la catastrophe des guerres balkaniques, l’Union se dotait en 2000 d’une politique commune de sécurité, créait le bureau de Javier Solana à Bruxelles et déployait en quelques années près d’une trentaine de missions militaires et civiles dans les zones de conflit. Perçue comme un acteur plutôt bénin et généralement détaché des intérêts bien compris d’un Etat en particulier, l’Union européenne a pu jouer de son image positive pour participer à divers processus de paix de par le monde.

Dans les Balkans, aujourd’hui, elle joue un rôle pacificateur par sa simple force d’attraction. Pour tous ces Etats issus de l’ex-Yougoslavie, le projet européen et la possibilité d’adhésion à l’Union restent, en effet, le seul projet fédérateur qui transcende à la fois les clivages ethniques et politiques. Conserver cette porte ouverte pour toute la région représente l’instrument de pacification à long terme des Balkans le plus solide dont dispose l’Europe.

Pour ce qui est du reste du monde, le spectacle d’une Union incapable, en trois ans, de juguler avec vigueur la crise de l’euro enlève évidemment beaucoup de crédibilité aux ambitions internationales de Bruxelles exprimées par le traité de Lisbonne. Avec ce traité, l’Union européenne se dotait, en 2009, d’un nouveau service européen d’action extérieur censé mettre en œuvre tout ce qui, en politique étrangère, serait commun aux Vingt-Sept. Or depuis la ratification du traité, les Européens découvrent à chaque crise internationale majeure à quel point Lisbonne n’a, en aucune façon, signifié le moindre transfert de souveraineté des Etats membres vers Bruxelles. Ceux-ci, à travers le Comité politique et de sécurité où siègent un ambassadeur par pays et le Conseil des affaires étrangères, qui réunit une fois par mois les ministres des Affaires étrangères des Vingt-Sept, restent les seules instances habilitées à formuler la politique étrangère de l’Union. Or l’adoption de positions communes rapides, capables de réagir en temps réel aux crises du moment, apparaît presque impossible dans un système à l’unanimité qui octroie, de fait, un droit de veto à chacun des Etats, quel que soit leur poids… Et dès que ces derniers sont divisés, qu’il s’agisse de la Libye l’année passée ou du Proche-Orient, l’Union disparaît immédiatement de la carte politique du conflit pour se confiner à son rôle traditionnel de généreuse bailleuse de fonds sans muscle.

Le comité Nobel ne pouvait pas, en toute logique, octroyer son prestigieux prix à une Union de cinq cents millions d’habitants qui, en dehors de son continent, n’a pas encore su peser de son poids réel en faveur de la paix. On peut lui savoir gré de nous rappeler le passé. Et rêver qu’un jour l’Union européenne pourra être récompensée pour sa contribution réelle à la paix mondiale sur les terrains de crise de la planète.

Alain Délétroz, vice-président (Europe) de l’International Crisis Group à Bruxelles

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