M. Macron, entendez-vous M. Gilet ?

On dit : le peuple contre les élites. Qu’est-ce qui distingue les deux ? C’est l’avenir. Pour le peuple, il s’appelle «demain». Pour les élites, il se situe dans le lointain d’une civilisation métamorphosée. Cela n’est pas nouveau, mais au XXe siècle, cela pouvait encore paraître converger. Il y avait des lendemains de l’immédiat demain, et on pouvait dire à peu près de quoi ils seraient faits.

A présent, on ne peut plus le dire. Chaque progrès apporte ses doutes. Le renouvellement de l’énergie est tout sauf évident. Tout comme le devenir d’une société de la numérisation.

Voilà ce qui ébranle en profondeur l’existence des peuples des pays développés, c’est-à-dire de ceux qui sont déjà engagés à mi-corps dans la métamorphose.

Mais pour les autres – qui sont les plus nombreux – c’est un autre type d’épreuve. Ils ont été projetés d’une pure absence d’avenir dans la course du supposé progrès. Cela bouleverse aussi leur existence. Ils subissent aussi crises d’identité et distensions internes.

Partout, comme de juste, des puissants profitent de toutes les occasions. Sauf ceux-là, plus personne ne s’y retrouve. On parle plusieurs langues hermétiques entre elles dans ce monde de communication à très haut débit. La langue d’un progrès qui s’autolégitime de sa seule fuite en avant. La langue du souci de vivre avec confiance le cours des jours. La langue du désir brûlant et de la douleur folle infligée par la fuite du goût même de l’existence. La non-langue du calcul managérial, opérationnel et compulsif. L’autre non moins compulsive non-langue des incantations aux esprits, aux sauveurs, aux ancêtres.

Il n’y a plus d’autre langue ni politique, ni éthique, ni esthétique, ni existentielle. Même celle que j’emploie ici, est-elle seulement intelligible ?

Et ce vacarme de jargons, de babils, de patois et d’idiolectes produit un tel brouhaha qu’on n’y peut rien entendre pour faire face à l’état déjà sinistré du climat tant naturel que culturel et des ressources tant énergétiques que spirituelles. De quoi pourtant dépendent demain et après-demain de nos existences.

Voilà au moins ce qu’il faut dire haut et clair – s’il se peut – pour que soit entendue cette exigence : il faut réapprendre à parler.

Ni le mutisme savant ni le cri de douleur n’y suffisent. Entendez-vous ?

Jean-Luc Nancy, philosophe.

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