M. Puigdemont doit cesser d’invoquer le franquisme

Depuis son refuge de Bruxelles, M. Puigdemont, ex-président de la Catalogne, se fait fort de critiquer les institutions européennes pour ne pas avoir reconnu sa déclaration d’indépendance et de discréditer le système politique et judiciaire de l’Espagne, pays où, à l’en croire, on bafoue systématiquement les droits de l’homme, où la justice n’est pas indépendante, où il y a des prisonniers politiques et où l’on n’accepte pas le droit à l’autodétermination des régions – droit reconnu, selon lui, dans le monde entier.

Il a donc dû fuir en Belgique pour échapper à un gouvernement qui le traite comme un vulgaire « trafiquant de drogue » (sic). Alors qu’en réalité, il n’a fait qu’enfreindre innocemment la Constitution, le statut d’autonomie de la Catalogne et toutes les règles de fonctionnement de son Parlement. Des questions sans importance, qui ne lui auraient valu aucune « poursuite judiciaire » dans aucun pays civilisé, selon ses dires.

Ainsi, donc, M. Puigdemont ne serait pas à la tête d’une rébellion pour l’indépendance, mais pour la démocratie et la liberté, dans une Espagne qui est restée ce qu’elle était sous le franquisme. C’est pour cela que la référence au franquisme est brandie avec une légèreté inquiétante par des médias et des responsables politiques dont on serait en droit d’attendre davantage d’informations et moins de démagogie sur les raisons pour lesquelles M. Puigdemont se trouve à Bruxelles.

Certains, dans la presse anglo-saxonne notamment, semblent se complaire dans un revival de la légende noire de l’Espagne de l’Inquisition. Et comme Philippe II remonte à un peu loin, les médias évoquent la dictature franquiste, comme si l’Espagne n’était pas parvenue à bâtir un système de libertés politiques et était comparable aux dérives totalitaires et illibérales de la Hongrie ou de la Turquie. C’est ainsi que la mise sous tutelle du gouvernement catalan, en application de l’article 155 de la Constitution espagnole (copie de l’article 37 de la Constitution allemande), est assimilée aux pires pratiques de la répression franquiste.

Une insulte aux victimes

Il faut cesser de banaliser le franquisme en l’invoquant à propos de ce qui se passe actuellement en Espagne ; ceux qui le font ne savent sans doute pas de quoi ils parlent et manquent de respect à l’égard de ceux qui en ont été les victimes. Si l’Espagne subissait encore le franquisme, les deux dirigeants d’organisations indépendantistes puissantes [l’Assemblée nationale catalane (ANC) et Omnium Cultural] mais ne faisant pas partie des institutions politiques catalanes n’auraient pas pu saluer comme des toreros ou des rock stars les personnes qui les applaudissaient à la porte du tribunal. Et [l’ex-vice président du gouvernement catalan] M. Junqueras ne pourrait pas prononcer des harangues depuis la prison où il est placé en détention provisoire.

On peut s’interroger sur la pertinence de cette mesure d’incarcération, mais qualifier ces personnes de prisonniers politiques est une insulte à ceux qui le furent, dans des conditions et pour des raisons très différentes, sous le régime franquiste. Ils ne sont pas poursuivis pour leurs idées, qu’ils ont pu défendre librement pendant des années, mais pour des actes qui supposent une rupture notoire et brutale de l’ordre juridique, et qu’ils ont commis à plusieurs reprises, en ignorant les mises en garde de la Cour constitutionnelle et de leurs propres conseillers juridiques, et en utilisant pour cela les institutions et les fonds publics. Dans n’importe quel pays démocratique, ils auraient été tenus de répondre de ces actes.

On peut porter un jugement très critique sur les actions et omissions du gouvernement espagnol face à la montée du séparatisme en Catalogne. Ce fut de toute évidence une erreur de confier à la garde civile la mission impossible de remplacer la police catalane pour empêcher la tenue d’un référendum qui, en tout état de cause, allait être dépourvu de toute garantie démocratique.

Mais aussi graves qu’aient été ces erreurs, nous en avons assez de nous faire faire la leçon par des pays dont le niveau de démocratie et de respect des droits de l’homme est inférieur au nôtre. D’après le « Rapport sur la liberté dans le monde » de l’ONG Freedom House, l’Espagne obtient une note de 94/100, soit 1 point de moins que l’Allemagne ou la Belgique, mais 4 de plus que la France, 5 de plus que les Etats-Unis… et 56 de plus que la Turquie. Pour ce qui est de l’indice de la démocratie de The Economist, elle enregistre un score de 8,3/10, autant que le Royaume-Uni (8,36) et un peu plus que la France (7,92) ou la Belgique (7,77).

La Turquie, la comparaison préférée de M. Puigdemont, est à 5,04. Le bilan de l’Espagne devant la Cour européenne des droits de l’homme, mesuré au nombre de requêtes et d’arrêts rendus, est bien meilleur que celui de la Belgique ou du Royaume-Uni. Et sur cet aspect, la comparaison avec la Turquie est une plaisanterie de mauvais goût.

100 000 morts pendant la guerre civile

En revanche, nous faisons malheureusement moins bien en termes de justice sociale, d’égalité, de pauvreté ou de sécurité de l’emploi, problèmes auxquels nous ne consacrons indéniablement pas l’attention qu’ils méritent, distraits comme nous le sommes par la question nationaliste.

En dehors de l’Espagne, on garde peut-être du franquisme une image folklorique et amusante de tricornes et d’un dictateur allant à la corrida et marchant sous un dais dans les cathédrales, quand il ne se promenait pas au bras de dirigeants du monde libre, comme le président Eisenhower. Mais il faut se rappeler que la répression du régime franquiste fut l’une des plus féroces et des plus longues du XXe siècle. Selon une estimation prudente, elle a coûté la vie à 100 000 personnes pendant la guerre civile [1936-1939] et à 50 000 autres entre la fin du conflit et la mort de Franco, en 1975.

En Espagne, les prisonniers politiques se comptèrent par dizaines de milliers à partir de la guerre civile, et plus d’un millier d’entre eux furent amnistiés à la mort de Franco. Des tribunaux spéciaux, parmi lesquels le Tribunal de l’ordre public, prononcèrent quelque 4 000 sentences et condamnèrent environ 10 000 personnes jusqu’à leur abrogation, en 1976.

Dire, dès lors, qu’il s’exerce en Espagne un type de répression qui rappelle le franquisme nous paraît d’une légèreté historique inacceptable. Ne banalisons pas avec des expressions faciles ce qui fut l’une des périodes les plus tristes de l’histoire de notre pays, par respect pour la mémoire collective et pour celle des personnes qui en ont souffert.

Par Josep Borrell (Ancien ministre socialiste espagnol et ancien président du Parlement européen) et Antonio Estella (Professeur de droit à l’université Carlos III de Madrid ). Traduit de l’espagnol par Juliette Kopecka.

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