Mais que font les pays arabes pour sauver Gaza ?

Les Etats arabes, rompus aux divisions et aux déchirures, auraient pu, pour une fois, surmonter cette fatalité et s’unir face à l’ennemi du peuple palestinien. Certes les peuples arabes ont manifesté leur horreur et ont proclamé par des manifestations leur soutien aux Gazaouis qui mourraient sous les bombes. Mais à aucun moment, les Etats n’ont eu l’intelligence de parler d’une même voix et surtout de donner aux populations palestiniennes les moyens financiers et militaires pour résister contre la barbarie de l’armée israélienne. Oui, la Ligue arabe ! Quelle misère ! Quelle insignifiance et cela depuis toujours. Elle ne sert à rien. Au contraire, elle devient la scène spectaculaire des incompatibilités des uns avec les autres. Elle fait illusion et certains pensent qu’en se réunissant, en pleurant ensemble, l’état du monde changera. Oublions cette instance qui aurait pu être utile et même efficace. Mais cela fait longtemps qu’elle est damnée et n’est pas crédible.

Une enfant disait l’autre jour sur une télévision : «Mais pourquoi les Arabes ne s’unissent-ils pas pour empêcher que meurent des enfants dans Gaza ?» Question juste mais que lui répondre ? Lui dire que, de tous temps, les Etats arabes se sont illustrés dans les divisions et ont utilisé des moyens importants pour ruiner le voisin ou l’empêcher de vivre. On se souvient de l’époque où Mouammar Kadhafi réclamait cette union, mais il était bien mal placé pour la réaliser. Non seulement il n’était pas sérieux, mais il était dangereux pour son propre peuple et pour le reste du monde arabe. Il finançait le terrorisme de par le monde allant jusqu’à faire abattre deux avions civils. Il a payé de l’argent ensuite pour se faire pardonner mais il avait déjà souillé à jamais la réputation du monde arabe.

Cette idée d’union a toujours préoccupé les populations arabes. Depuis 1948, la Palestine a été un laboratoire de la décadence de la civilisation arabe. A aucun moment, la raison et la lucidité n’ont été choisies par les chefs d’Etat qui devaient affronter Israël. Au contraire ce fut le triomphe de la rhétorique lancinante, des discours lénifiants, pleins de mensonges et de clameurs sans fondements. Nasser haranguait les foules, tentait le 1er février 1958 une union avec la Syrie (République arabe unie), puis tout échouait lamentablement, et on ne se demandait pas pourquoi rien n’aboutissait. La réflexion était en panne. Pas d’analyse objective, pas de remise en question.

Entre-temps, le même Nasser envoie 70 000 soldats se battre au Yémen où sévissait une guerre civile qui n’avait rien à voir avec la vie des Egyptiens. Alors ce fut «chacun pour soi» jusqu’à l’invasion du Koweït par Saddam Hussein le 2 août 1990 ; il s’était battu durant huit ans (1980-1988) contre l’Iran au nom d’une arabité menacée par la jeune révolution islamique. Il pensait qu’on allait le remercier, payer ses dettes contractées pour faire cette guerre stupide et inutile. On l’a méprisé, humilié et, pour se venger, il a dit au cours de la réunion des Arabes au Caire en juillet 1990 : «Demain, je prendrai mon petit-déjeuner à Koweït city.» Ce n’était pas une plaisanterie.

A partir de cet épisode, le sort des pays arabes de la région était déjà décidé : les Américains n’ont pas découragé la folie de Saddam Hussein et tout le Proche-Orient est devenu le théâtre de guerres sporadiques mais assez graves pour tout mettre hors d’état de marche. En 2003 G.W. Bush envahit l’Irak en toute illégalité et détruit ce pays comme on écrase une fourmi. Il pouvait se le permettre, sachant qu’aucun Etat arabe n’oserait le contrarier.

La religion va s’en mêler. On aura al-Qaeda, le jihad islamique, le Hamas et, dernièrement, les fous furieux du mouvement l’Etat islamique dirigé par un Irakien autoproclamé calife, Abou Bakr al-Baghdadi. Le printemps arabe sera détourné ; seule la Tunisie semble en avoir profité ; quant à l’Egypte, la révolution laïque et démocratique a été accaparée par l’armée, comme cela a toujours été le cas, car l’Egypte et l’Algérie ont toujours été dirigées par des militaires.

La Syrie de Bachar al-Assad poursuit en toute impunité ses massacres. Des jihadistes qui sont en fait des mercenaires, trafiquants de drogue et preneurs d’otages occidentaux ont infiltré les rebelles démocrates. Là aussi les divisions internes vont faire le reste.

C’est dans ce cadre chaotique, misérable, honteux que Gaza, après l’assassinat de trois adolescents israéliens puis le meurtre d’un jeune Palestinien, va subir le déluge de feu qui ne fera pas la différence entre ceux qui lancent des roquettes et ceux qui vont à l’école, entre des militants et des familles qui meurent dans leur sommeil sous les bombes de Tsahal.

On ne va pas faire des calculs macabres ; mais Israël s’est rendu coupable de crimes contre l’humanité, et, tôt ou tard, les responsables politiques et militaires devront rendre des comptes dans un tribunal international.

Une fois dressé ce tableau sinistre, que faire ?

Il faut que tous les Etats arabes se fassent violence, oublient leurs différends et se mettent d’accord pour aider sérieusement et concrètement le peuple palestinien. Ils pourraient, par exemple, créer un fonds pour la Palestine, et que chacun contribue selon ses capacités. Ce fonds serait géré par une commission au-dessus de tout soupçon. Si le principe en est acquis, on verra les modalités de sa concrétisation. Il faudra sans doute s’inspirer de la solidarité juive avec Israël. Pourquoi ne pas imiter ce qu’ils font avec intelligence et savoir-faire ? Une petite partie des immenses richesses que procure l’exploitation du pétrole et du gaz dans tous les pays musulmans pourrait aider à la création d’un Etat palestinien viable et dans une continuité territoriale à côté de l’Etat d’Israël. Son développement économique répondrait aux contraintes quotidiennes que l’Etat hébreu exerce sur les populations palestiniennes. Par ailleurs, cela ferait cesser la tutelle économique doublée d’un embargo scandaleux qu’Israël impose aux territoires occupés.

La responsabilité des Etats arabes est là. L’armée israélienne a laissé à Gaza un champ de ruines et de deuil. C’est le moment pour les Etats arabes de s’unir et être déterminés pour que justice soit rendue au peuple palestinien.

Tahar Ben Jelloun, ecrivain.

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