Malte, entre deux mondes

Soliman l’avait promis à l’imam de la grande mosquée d’Istanbul qui le pressait de délivrer la Méditerranée des galères de Malte : “J’écraserai ce nid de scorpions.” Quelques mois plus tard, le 18 mai 1565, des guetteurs signalent l’apparition de voiles suspectes au sud de l’île. Les troupes de Dragut, corsaire d’origine grecque passé au service de la flotte ottomane, débarquent en éclaireur et courent vers le fort Saint-Elme. Le grand siège de Malte, par terre et par mer, vient de commencer. Il va durer quatre-vingts jours, sous un soleil qui annonce le désert. Le déséquilibre des forces est déchirant, tout semble écrit, les vieilles cités de Malte seront le sépulcre des chevaliers. L’armée ottomane se replie pourtant le 8 septembre, avant les premières tempêtes d’automne, abandonnant derrière elle ses galères en flammes.

Jean Parisot de La Valette, un Français grand-maître de l’ordre de Malte, ancien esclave des Barbaresques (il parle arabe), fait aussitôt célébrer un Te Deum dans la vieille église des chevaliers, à Borgo. “Je dis que c’était le plus beau que je vis jamais, écrit Brantôme, qui s’était porté volontaire et avait rejoint les assiégés avec 300 jeunes capitaines d’aventure nommés Cossé-Brissac, Romégou ou Jean de la Rivière. Le plus beau parce qu’il était accompagné de dévotion et de guerre tout ensemble.”

Le roman de Tim Willocks (La Religion, éd. Sonatine, 852 p., 23 €) fait revivre cette bataille sur un rocher. La solitude des enfermés, le massacre des chiens aux premières heures de cette “Iliade maltaise” (le lévrier blanc qui hante les premières pages du roman me fait penser au “chien couleur de cendre, une lune blanche au front” du livre de Marquez, De l’amour et autres démons, Livre de poche, 1997), la baie de Marsamxett, transformée en port turc, où sans cesse se bousculent des bateaux venus d’Alexandrie ou de Tripoli chargés de munitions, de bétail, d’or et de vivres (et de glace pour les sorbets des généraux) et repartant avec des blessés, l’appel de la gloire, plus puissant que celui de l’opium, pourtant en vente dans les tentes et les pavillons de l’or du bazaar, intendance mobile de l’armée turque, avec ses forgerons, ses apothicaires, ses armuriers, ses épiciers, ses bottiers, ses tailleurs, ses confiseurs, ses orfèvres, ses joailliers, ses maçons, campés dans la plaine de Marsa.

L’ordinaire de l’horreur a vite pris ses quartiers dans l’île assiégée. L’odeur du sang et le remugle de la mort semblent avoir chassé pour toujours les fragrances d’orange et de jasmin. Chaque matin, des colonnes de mouches pourrissent le bleu du ciel avant de s’abattre sur les fossés où dorment les cadavres de la dernière nuit. Abandonnés par la chrétienté qui regarde ailleurs, 800 chevaliers européens, une centaine de servants d’armes, un gros millier de soldats, et environ 10 000 Maltais, hommes et femmes, défendent leurs positions, étranglés chaque jour un peu plus par l’efficace machine de guerre ottomane qui multiplie les assauts. Quarante mille hommes sont réunis derrière le pavillon de soie solaire du Sultan Mustapha et la bannière de guerre noire du Prophète, marquée de la Shahada (“Il n’est d’autre Dieu qu’Allah et Mahomet est son prophète”).

Depuis les Phéniciens, Malte a toujours commandé à la Méditerranée. Au XXe siècle, l’Afrika Korps de Rommel perdra la bataille des sables parce que les régiments de Churchill et les civils maltais ont résisté aux assauts de l’armée italienne et de la Luftwaffe. Au XVIe siècle, l’archipel est tenu par la fleur de l’aristocratie européenne rassemblée sous les habits de la Religion (c’est ainsi qu’on appelait l’ordre de Malte). Les chevaliers portent sur le coeur une croix blanche à huit pointes et forment une sorte de “république aristocratique”, riche en marins, en médecins et en infirmiers. Leur histoire est un concentré d’aventures, de grandeur d’âme, de bassesse parfois, de folie aussi, et d’espérances vaines. Elle nous parle à la fois du passé et de l’avenir, des croisades, des petits frères de Saint-Vincent-de-Paul et des French Doctors (les chevaliers se déclarent serviteurs de MM. les pauvres malades), des Brigades internationales (les arquebusiers s’appellent entre eux los camaradas), de tous ceux qui ont rêvé au-delà du banal et se sont battus pour un idéal, tout en sachant qu’il n’y aurait pas de victoire.

Les chevaliers de Saint-Jean avaient débarqué à Malte une trentaine d’années auparavant, le 26 octobre 1530, chassés de Rhodes par les troupes de Soliman II, après un siège de plusieurs mois, déjà. Le 1er janvier 1523, emmenant avec eux 5 000 Rhodiens, les chevaliers, conduits par leur grand maître, Villiers de l’Isle-Adam (un Français), avaient quitté l’île avec leurs archives, leurs images sacrées, leurs reliques (et leur sens de la beauté, les chevaliers étaient aussi des hommes de la Renaissance) et embarqué sur 30 vaisseaux. Parisot de La Valette était déjà présent à Rhodes. “Lors du siège de Rhodes, disait-on, La Valette avait vu le peuple manger des chiens et des rats. Pire, les chiens avaient mangé les cadavres des massacrés. Il avait donc décrété qu’à Malte la mort viendrait pour tous avant qu’une telle dégradation ne soit tolérée.”

L’auteur de La Religion, Tim Willocks, vient de l’Amérique du cinéma et du roman noir. Ses origines lointaines à plus d’un titre ne lui interdisent pas d’entrer dans le mystère des choses révolues avec une aisance remarquable. Alexandre Dumas, Steven Spielberg et James Ellroy semblent avoir veillé sur sa romanesque résurrection du Grand Siège. Willocks nous en livre une magistrale tapisserie. Vision panoptique des événements, art du point, puissance hypnotique de l’intrigue, poésie dans l’évocation, imagination cruelle et souriante. Son héros est un fils du Devchirmé, la dîme des enfants chrétiens qui, en Grèce et dans les pays balkaniques, étaient enlevés à leur famille et soumis au drill ottoman pour servir dans le corps d’élite des janissaires. Homme d’entre deux mondes, l’Orient et l’Occident, il a rejoint Malte pour une femme. C’est un héros à la Malraux. Il fait la guerre sans l’aimer.

Les chevaliers de l’Ordre et ceux de l’armée ottomane n’ont cessé pendant les quatre-vingts jours de cette tragédie de parler avec leurs morts et de les confier à Dieu, mais il y avait deux dieux. Les Maltais de notre temps gardent leur fidélité aux chevaliers. Chaque année, une messe de Te deum est célébrée à la co-cathédrale Saint-Jean. Le président de la République, les ministres, les fonctionnaires maltais vivent et travaillent dans les palais et les maisons des Knights (Chevaliers). Une chapelle de Borgo (rebaptisée Vittoriosa après le départ des Turcs) conserve pieusement quelques vestiges du Grand Siège et des chevaliers, le grand chapeau noir et l’une des épées de La Valette, les reliques d’une peinture apportée de Rhodes, des balles de mousquets turcs et même quelques coquilles d’huître qui servaient de verres aux janissaires.

L’Orient et l’Occident ont commencé à se parler dès l’instant où ils se sont affrontés. Ce dialogue commence très tôt, par la marche des peuples vers un Dieu unique. Braudel écrit (dans Mémoires de la Méditerranée) que la religion égyptienne s’ouvre, sous la XVIIIe dynastie, “à un certain universalisme et qu’elle se préoccupe, pour la première fois, des étrangers qu’elle ne voulait jusque-là pas connaître”. Le désordre des guerres engendre un dialogue qui dure par-dessus le passage des siècles, Alexandre et Darius, Saint Louis et Fakhr al-Din Ibn Luqman, saint François d’Assise et le sultan de Damiette, l’émir Abdel Kader et les chrétiens maronites de Damas. Les haines d’ignorance reculent. Des hommes, de gré ou de force, errent d’une religion à l’autre. La Méditerranée brasse les vies. Les circonstances, la guerre, la paix, le commerce dictent leur loi.

Malte la catholique est aujourd’hui le seul pays d’Europe à parler une langue sémitique. Chaque jour, les fidèles et les prêtres dans les églises s’adressent à Dieu en le nommant Allah. Et l’Europe reste plus vivante que jamais sur l’archipel maltais. Ses origines, à la fois juives et phéniciennes, sa langue, proche de l’arabe, sa foi, toujours catholique, font de Malte une sorte d’énigme (énigme aussi ses temples néolithiques) et de promesse à vocation abrahamique.

Est-ce un hasard si j’y ai rencontré un lecteur influent de Louis Massignon ? Sans doute pas. Christian Jambet écrit que “antimoderne et résolument moderne, Massignon ne nous libère pas seulement des connaissances mortes, mais des âmes mortes” et qu’il nous invite à entendre d’autres voix que celles “de l’intérêt, du désir de survivre et de la toute-puissance”.

L’avenir de l’Europe et de la Méditerranée dépend sans doute de la réconciliation des trois rameaux de la religion monothéiste. Il n’est pas interdit d’imaginer Malte, ancienne citadelle de la chrétienté, en un temps complexe d’héroïsme et d’hystérie religieuse partagés, devenir une île ouverte à tous “les sémites spirituels”, au coeur de la mer et du temps.

Daniel Rondeau, romancier, éditeur, journaliste et diplomate. Né en 1948, ancien militant d’extrême gauche, il a été journaliste successivement à Libération, au Nouvel Observateur puis à L’Express. Il fonde, en 1987, les éditions Quai Voltaire. Ambassadeur de France à Malte depuis 2008, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont le roman Les Vignes de Berlin, Grasset, 2007.