Maroc : la fin d’une époque ?

Les Marocains ont manifesté des deux côtés de la Méditerranée les 20 et et 21 février. Ils ont montré leur maturité civique et politique en suivant la voie pacifique. Au Maroc, il y a eu quelques incidents et débordements. Mais cela a été le fait de provocateurs aux motifs et commanditaires restant dans l’ombre. A Tanger, par exemple, les forces de police, efficaces en d’autres circonstances, auraient observé une attitude de spectateur, selon des témoignages concordants d’observateurs marocains et européens. Jeu dangereux s’il en est !

Certains milieux – les classes privilégiées en particulier – font valoir comme d’habitude les “risques d’aventure”. Cela exprime plutôt leur peur face a ce peuple immense de jeunes, répandus dans tout le pays, qui est laissé à lui-même, privé de travail d’avenir, bref dans une situation sans issue. Au lieu de faire quelque chose de concret pour cette jeunesse, on se contente d’agiter un épouvantail auto-justificateur.

Quoi qu’en disent ceux qui cherchent à discréditer le mouvement, une chose est claire : les actions urgentes et les réformes incontournables ont été inscrites, et de façon décisive, dans l’agenda public ; et plus jamais aucune force ne pourra les effacer. Ces actions urgentes se résument, sans prétendre à l’exhaustivité, dans les points suivants, avec en préalable la libération des prisonniers politiques innocents quelles que soient leurs idéologies.

La mise en route d’un plan de sauvetage pratique, contenant des mesures palpables avec des échéances précises, et des engagements pris publiquement, pour venir au secours des chômeurs diplômés et de tous les jeunes privés de ressources et de travail. Pour être lancé sur une base solide, une mesure indispensable doit accompagner ce plan : punir ceux et celles qui réservent les postes aux enfants des privilégiés et en privent la jeunesse pauvre et sans appui, les livrant ainsi à eux-mêmes, aux manques et à l’humiliation. La justice consiste à ouvrir les opportunités de façon équitable à tous. Quant on dit qu’il n’y a pas de travail au Maroc, c’est, dans un sens, faux. Car en réalité, quand les postes et emplois sont disponibles, ils sont en fait cachés pour être réservés aux familles influentes, ou bien obtenus par les moyens d’une corruption rampante.

Par ailleurs ces actions ne réussiront que si des mesures d’assainissement du secteur économique, politique et de la justice sont prises et appliquées. Cela concerne en tout premier lieu les trafics d’influence et pratiques de monopole. De ce point de vue, l’une des priorités doit consister à limiter l’engagement de l’institution monarchique dans le secteur économique et ses monopoles. Une première action serait le démantèlement de l’ONA (Omnium Nord Africain), et la fin de la gestion discrétionnaire de la première entreprise du pays : celle des phosphates. Cela libérera à coup sûr l’initiative de l’entreprise privée, saine et novatrice. Cela stimulera et élargira le marché du travail.

Justice sociale et politique, securité des personnes, du travail et du capital, cela signifie la nécessité de purger les hauts trafiquants du régime, mais également les hauts responsables impliqués dans les violations de la loi et des droits humains.

UNE RÉFORME DE LA CONSTITUTION

Venons-en maintenant à la revendication la plus fondamentale, qui va garantir la poursuite et le succèss de toutes les autres actions réformatrices : c’est la réforme sérieuse de la constitution. La mesure immédiate qui doit être prise par le régime, en gage de volonté d’agir, est la dissolution du parlement qui est sans pouvoir, en attendant la définition exacte des pouvoirs du roi, et des pouvoirs qui doivent revenir à un parlement et gouvernement issus du suffrage populaire.

Contrairement à certaines vues, le mouvement, pour une fois, ne manque pas d’idéologie. Elle est là, dans les revendications. Les sociétés civiles en Tunisie, Egypte et au Maroc sont anciennes et ancrées. Malgré les répressions longues, elles renaissent vite. Elles vont s’organiser pour une lutte pacifique qui va durer. Enfin le sécularisme, l’islamisme etc., c’est l’arbre qui cache la forêt. La masse des jeunes saura trouver les formules de conciliation entre démocratie et piété, et de l’intérieur, car il s’agit partout d’un mouvement né du fond intérieur de nos sociétés.

A en juger par l’expérience et premières réactions du régime, on nous servira encore les réponses habituelles et discréditées. Le mouvement ne manque pas de talents juridiques et autres, il ferait bien de constituer immédiatement sa commission d’étude et révision de la constitution sous la forme d’un groupe de réflexion, et de rendre publiques ses idées parallèlement aux autres actions. Les jeunes veulent mettre fin aux monopoles, et une révision de la constitution décidée exclusivement en haut lieu est un autre monopole qu’il s’agit précisément de dépasser par la participation démocratique. L’heure sonne la fin d’une époque.

Par Abdellah Hammoudi, professeur d’anthropologie à l’Universite de Princeton.

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