Maroc : “Silence ! Vous êtes libres !”

Depuis le discours du roi du 9 mars, qui a lancé le projet de réforme de la constitution, notre pays s’est transformé en un théâtre ardent, en pleine effervescence. Poussés par les promesses d’ouverture et de liberté, les acteurs aux différents profils remontent sur scène, réajustent leurs costumes, et leurs propositions fusent de toutes parts en guise de participation à ce revirement extraordinaire.

Les jeunes et les progressistes s’y sont mis et ont vécu ces nouvelles décisions comme un réel “droit au retour” à la liberté. Quant aux conservateurs, fortement déstabilisés, ils sortent enfin de leurs cavernes politiques pour scander, par réflexe pavlovien, leurs mêmes vieilles litanies. La carte génétique du Maroc se réécrit. Les conditions ne sont pas idéales, puisque, à cause de la carence de représentativité institutionnelle, le projet est pris en charge par un comité technique à l’allure correcte, certes, mais sous tutelle de l’institution régalienne. A quelques jours de la présentation, la tension est à son comble, même si les conditions de préparation de notre cher palimpseste sont loin de faire l’unanimité des participants. Enfin, le texte est prêt, tout le monde est dans l’attente, le rideau se lève : Silence ! Vous êtes Libres !

Le débat s’ouvre sur la scène marocaine et chacun essaye de se retrouver dans le texte. Les “mais” des progressistes se noient sous les “oui à tout prix” des conservateurs. Ceux-ci ont du mal à partager la parole qu’ils pensaient auparavant leur revenir de droit. Il est vrai que cet échange relevait pendant longtemps du registre fantastique. Beaucoup de citoyens, écrasés en effet par la pensée unique, se sentaient plutôt inutiles sur scène. Aujourd’hui, à défaut de retrouver une réelle démocratie dans le texte, ils ont néanmoins retrouvé un certain droit à la parole. Mais le “oui malgré vous” braillé par certains vieux acteurs déphasés laisse perplexe sur la réelle volonté de démocratisation. La démocratie n’est pas en effet qu’un mot qu’il suffit de répéter pour en faire sortir la magie, c’est une attitude que beaucoup ont perdue, sinon jamais connue. A quoi bon continuer le jeu si certains expriment d’ores et déjà leur certitude quant au dénouement de la pièce ?

Cette situation est essentiellement due aux influences de l’ancien registre classique, où se mêlaient traditions farouches et autoritarisme implacable. Il va sans dire qu’à entendre certains acteurs s’exprimer, on se demande s’ils ont bien compris le nouveau but du jeu et s’il ne serait pas judicieux de leur organiser des ateliers pour leur apprendre les bases de la mise en scène. L’élément déterminant dans tout projet est le facteur humain. Sans être cultivé et formé, un acteur ne saurait appréhender le rôle qu’on lui demande de jouer dans les règles de l’art. Mais nous ne sommes qu’au premier acte, et il va falloir, au cours des suivants, tout mettre au service de l’élaboration d’un sérieux projet social qui puisse ajouter une touche d’espoir, ouvrir de nouveaux horizons devant ceux qui pensaient que la vie était ailleurs et mettre enfin notre beau pays au diapason du registre moderne.

DIALOGUE DE SOURDS

Mais la scène semble nous emporter dans un tramway nommé délire : chacun se braque derrière ses répliques, le dialogue de sourds s’installe et se prolonge. Les progressistes essayent d’expliquer tant bien que mal que ce nouveau texte a encore besoin de travail puisqu’il ne répond pas aux attentes du public. Il est vrai qu’il a effectué une réelle avancée en reconnaissant la langue berbère comme langue officielle du Maroc, à côté de l’arabe, en élargissant le champ des libertés civiles, en reconnaissant la liberté de conscience et en donnant plus d’autonomie à certains acteurs politiques. Il est resté cependant très timide et profondément ambigu sur la séparation des pouvoirs, les questions de l’identité et des droits de l’homme, alors que les critiques s’attendaient à une production plus audacieuse, à l’image du regard que porte le

Maroc sur son avenir.

Ces critiques sont cependant étouffées par d’autres acteurs qui, prisonniers de leur conservatisme, ressortent leur ancien discours, le seul à vrai dire qu’ils maîtrisent parfaitement. A défaut de donner la moindre explication logique susceptible de soutenir leur vision, ils affectent de puiser leur légitimité et leur crédibilité à la source religieuse, se protègent par l’ombre du trône et mettent la liberté sous conditions. Ils acceptent d’adopter les termes des droits de l’Homme, de la démocratie et de la liberté de conscience, mais à condition que ceux-là soient compatibles avec “nos” valeurs. Mais quelles sont ces valeurs qui empêcheraient les acteurs de puiser pleinement dans le répertoire humaniste ? Hamlet aurait volontiers répondu qu’il est “des coutumes qu’il est plus honorable d’enfreindre que de suivre”.

Ce sont ces valeurs mêmes qui mettent en suspens l’évolution du discours et l’audace du texte. Il est, par exemple, difficile d’aborder la question religieuse sans être boycotté par d’autres acteurs ou mis hors du jeu. Dans le pays de la tolérance, en effet, un seul “mais” lancé par désœuvrement peut causer la chute d’un homme. Il n’est pas difficile de remarquer les limites de la tolérance au Maroc. Depuis un moment, les défenseurs de la sécularisation sont stigmatisés et jetés volontiers dans le camp des indésirables. Voilà justement les limites d’un Etat de tolérance : il bascule forcément à un moment ou un autre vers un Etat d’exclusion. La cause fondamentale de ce revirement est que, dans le cadre d’un “pays religieux”, l’association politique est basée sur une confiance garantie par le discours religieux ; dans cette logique-là, comment peut-on accepter et croire quelqu’un qui refuse de passer par ce même référent ? L’islam politique est un de ces nœuds du spectacle qui mettent aux prises deux visions dissemblables et demandent au spectateur un effort de réflexion.

Ainsi, la scène se trouve tiraillée entre deux projets de société différents. Les acteurs, eux, sont pris dans un sérieux problème de maturité politique, avec, entre leurs mains, un projet de constitution dont le but majeur est finalement de refuser le conflit, sans trancher sur certaines questions de fond. Le public reste alors partagé, sceptique et incrédule, et le jury placé devant un choix cornélien. Ceci n’est pas un spectacle ! Nous ne sommes encore qu’au stade d’une première répétition, et ces scènes risqueront de se répéter longtemps au risque de noyer certains dans la déprime, car ils penseront, au même titre que Madame Bovary, avoir “l’expérience du chagrin avec la certitude qu’il ne finira jamais”. Le travail de maturation devra pourtant continuer, tout le monde devra y participer et les rideaux devront alors rester ouverts, mais cette fois-ci : Osons ! car nous sommes libres !

Laila Massaia, étudiante à Science-Po Paris.

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