Matteo Salvini pense pouvoir faire tout et n’importe quoi au nom du peuple

En Italie, l’agenda politique est dicté par le ministre de l’intérieur et leader de la Ligue, Matteo Salvini. Ses alliés au gouvernement, le Mouvement 5 étoiles (M5S) et son chef Luigi Di Maio (qui est vice-président du conseil, comme Salvini, et ministre du travail et du développement économique), y participent avant tout en semant la confusion sur la politique économique. Mais sur les sujets chauds du moment, en particulier sur celui de l’immigration, qui est l’obsession de Salvini, ils suivent la Ligue. Et ils le font parce que les sondages disent qu’environ deux tiers des Italiens sont d’accord avec la politique migratoire du ministre de l’intérieur.

Depuis qu’elle est dirigée par Salvini (décembre 2013), la Ligue est un parti populiste d’extrême droite. Salvini prône un durcissement de l’ordre public, mais, surtout, il envoie un message xénophobe qui criminalise les migrants et en donne une image négative. Il oppose systématiquement les Italiens aux migrants : si le pays ne vient pas en aide aux Italiens les plus pauvres, c’est parce qu’il dépense son argent pour subvenir aux besoins des migrants ; les Italiens pauvres n’ont pas de logements tandis que les migrants, eux, sont hébergés dans des hôtels cinq étoiles. Du reste, Salvini ne s’intéresse qu’aux crimes commis par des migrants contre des Italiens.

Puissante machine de communication

Voilà le pain quotidien du débat politique actuel. Et derrière tout cela se trouve une puissante machine de communication. Salvini est partout : il tweete, il diffuse des vidéos en direct sur Facebook depuis la plage, il se fait photographier à la montagne, il participe à des fêtes et organise des meetings. Il passe des heures et des heures à faire des selfies avec des fans. Bref, c’est une « célébrité » parfaite. La presse people s’intéresse à lui avec un appétit sans précédent et le présente comme un bon père de famille et comme un petit ami transi d’amour (pour une célèbre présentatrice de télévision).

En d’autres termes, la presse people contribue à créer l’image d’un leader proche du peuple et soucieux de résoudre les problèmes du peuple. Sa rencontre à Milan, le 28 août, avec Viktor Orban a suscité la plus grande attention de la part des médias, comme si c’était lui le chef du gouvernement ; et le fait qu’il affiche son amitié avec un leader qui a déclaré que son pays, la Hongrie, devait devenir une « démocratie illibérale » n’a en rien entamé sa popularité.

Sa légitimité puise sa source dans le peuple. Et, au nom du peuple, Salvini pense pouvoir faire tout et n’importe quoi. Tel un souverain au-dessus des lois, il prend des décisions arbitraires parce qu’il est le véritable interprète de la volonté populaire : un mix entre le Roi-Soleil (« l’Etat c’est moi ») et le général argentin Juan Peron.

Il affirme que son mandat est de défendre les frontières de l’Italie, comme s’il était ministre de la défense. Il retient 150 personnes à bord du Diciotti, le navire de la garde côtière italienne, pendant dix jours, dans le port de Catane, au mépris de toute loi. L’exemple du Diciotti met en lumière un visage inquiétant de l’opinion publique italienne.

Dans une enquête de l’institut de sondage SWG publiée fin août, 53,8 % des sondés estiment que Salvini s’est comporté comme il le fallait (chez les électeurs du M5S, ils sont 69,6 % à le penser). Par ailleurs, 82,8 % d’entre eux approuvent sa décision de « menacer » l’Europe et de mettre son veto au budget européen si Bruxelles ne fait pas preuve de solidarité avec l’Italie sur la question migratoire.

Ainsi se propage l’idée selon laquelle, dès lors que l’on bénéficie du soutien de l’opinion publique, on peut agir en se plaçant au-dessus des lois. Cette idée se propage non seulement chez les citoyens ordinaires et les dirigeants politiques de la majorité, mais aussi chez certains professionnels du droit – parmi lesquels des ex-procureurs, des avocats, des professeurs de droit constitutionnel.

Tandis que ces juristes se cachent derrière d’étranges interprétations de la loi, d’autres personnalités ont déjà laissé échapper des références à la « volonté populaire » : est-ce là le signe d’une nouvelle « trahison des clercs », d’un oubli des valeurs fondamentales, dans le contexte du populisme montant ?

Macron, un ennemi facile

Ceux qui observent avec préoccupation ce qui se passe sont divisés. Il y a ceux qui pensent que « les barbares sont en train de conquérir Rome » et qu’il ne reste plus qu’à tenter de les civiliser un tant soit peu. Il y a ceux qui estiment au contraire qu’il est nécessaire de mettre sur pied une opposition pour chasser les « barbares » et qui admettent que, pour l’instant, on ne voit toutefois pas de telle opposition. Et puis il y a ceux qui soutiennent l’idée de faire front commun contre les populistes. Certains imaginent ce front au niveau européen (en vue des élections de 2019), derrière la bannière d’Emmanuel Macron.

La position du président français contre les populistes est entrée dans le débat italien. Il oppose à Salvini les valeurs d’une société ouverte. Mais son message risque de s’avérer contre-productif, comme le notent les historiens Marc Lazar dans La Repubblica et Paolo Pombeni dans Il Sole 24 Ore. Car le leader de la Ligue trouve en Macron un ennemi facile à pointer du doigt pour mobiliser ses partisans : Macron est incohérent ; il prêche la solidarité, mais, de facto, il poursuit la politique d’expulsion des migrants, telle est l’argumentation de Salvini. Et elle fonctionne.

Elle fonctionne parce qu’appeler à faire front commun ne constitue pas une solution pour gérer le problème de l’immigration, parce que l’idée d’un front commun ne propose aucune « histoire » efficace à opposer à celle des populistes. De fait, les Italiens voient la police française refouler les migrants aux frontières, mais ils n’entendent pas de nouvelles idées pour gérer l’afflux de migrants.

Cela explique pourquoi, en Italie, Salvini fait florès avec sa propagande, tandis que le président français apparaît comme quelqu’un qui exprime de bons sentiments dans ses discours mais qui ne les fait pas suivre d’actes. Tant que l’Europe ne sera pas en mesure d’envoyer un message fort et convaincant et que les dirigeants européens n’arrêteront pas de se focaliser sur les intérêts nationaux, les populistes auront de beaux jours devant eux. Telle est la leçon du « laboratoire italien ».

Par Sofia Ventura, professeure associée de sciences politiques à l’université de Bologne.

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