Mexique : l’envol annoncé de l’aigle aztèque

« Nous nous sommes engagés à faire bouger le Mexique et nous le faisons ! » C’est par ce slogan triomphateur que le président Enrique Peña Nieto a conclu, mardi 2 septembre, son second discours annuel à la nation. Vingt et un mois après son entrée en fonctions, marquant le retour au pouvoir du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, centre), qui avait gouverné le pays sans interruption durant soixante et onze ans jusqu’en 2000, M. Peña Nieto a gagné son pari : faire voter onze réformes d’envergure, longtemps bloquées au Congrès. Celui qui affiche une image de chef d’Etat pragmatique et efficace s’est aussi félicité d’une baisse des crimes des cartels de la drogue ensanglantant le pays. Prometteur, le bilan d’étape de son mandat de six ans ne fait pourtant pas l’unanimité.

Cinquante-huit modifications constitutionnelles, quatre-vingt-cinq législations amendées, vingt et une lois d’application ont été votées en moins de deux ans. Jamais les parlementaires n’avaient été aussi actifs pour permettre à la quatorzième économie mondiale de prendre son envol. Six réformes concernent l’emploi, la fiscalité, l’accès au crédit, la libre concurrence des télécommunications et de l’énergie. Les autres visent l’amélioration de l’éducation, de la justice et du système électoral.

Cet exploit législatif a été rendu possible grâce au « pacte pour le Mexique », signé, en décembre 2012, par les trois principaux partis politiques – le PRI, le Parti de la révolution démocratique (PRD, gauche) et le Parti action nationale (PAN, droite) – pour voter les réformes capables de doper un taux annuel de croissance qui a stagné à 2,5 % en moyenne durant vingt ans.

L’alternance démocratique à partir de 2000, marquée par les présidences de Vicente Fox (2000-2006) et de Felipe Calderon (2006-2012), appartenant tous deux au PAN, n’a pas porté les fruits escomptés. L’insécurité, la pauvreté, l’économie informelle et la corruption ont explosé. La faiblesse des institutions, la trop grande dépendance envers les Etats-Unis (80 % des exportations) et le manque de réformes ont freiné l’expansion de la seconde économie d’Amérique latine, qui n’est pourtant pas sans atouts avec sa population jeune (118 millions), son économie diversifiée et ses finances stables. Sans compter les quasi-monopoles qui altèrent la libre concurrence. En tête, America Movil, propriété de Carlos Slim, contrôle les trois quarts des lignes téléphoniques fixes et mobiles.

Déçus par le PAN, les Mexicains ont élu, en juillet 2012, un jeune président (48 ans), qui assure incarner un « nouveau PRI », en rupture avec la tradition de corruption et de clientélisme de l’ancien parti hégémonique, resté majoritaire au Congrès et dans la plupart des trente et un Etats.

LA REINE DES RÉFORMES

La reine des réformes de M. Peña Nieto reste celle de l’énergie. Entrée en vigueur en août, elle a mis fin à soixante-seize ans de monopole public sur le pétrole, le gaz et l’électricité, pour contrer le déclin de la production. L’ouverture de ces secteurs aux investisseurs privés s’accompagne d’une réforme fiscale visant à réduire la dépendance de l’Etat envers les revenus pétroliers (un tiers de son budget), en renforçant un système d’imposition, autrefois trop clément envers les revenus aisés. De quoi aussi financer la création d’un système de sécurité sociale universel et des programmes sociaux pour réduire la pauvreté, qui frappe près de la moitié des Mexicains, faisant le lit de la criminalité.

La lutte contre l’insécurité est l’autre succès revendiqué par le président. De 2012 à 2013, le taux d’homicides a baissé de vingt-deux à dix-neuf morts pour 100 000 habitants. Le résultat, selon M. Peña Nieto, du virage stratégique qu’il a opéré depuis le déploiement de l’armée, par M. Calderon, contre les cartels de la drogue, dont la violence a fait plus de 80 000 morts depuis sept ans. Sa nouvelle stratégie privilégie la prévention des délits, le renseignement et la lutte contre le blanchiment d’argent. Un corps de gendarmerie vient aussi d’être créé pour pallier l’absence de l’Etat dans certaines régions.

Mais les Mexicains ne partagent pas l’optimisme de leur président, dont la popularité a chuté de 47 % à 43 % entre avril et août, selon un sondage du quotidien Excelsior. La croissance promise n’est pas au rendez-vous avec des prévisions revues à la baisse (de 3,9 % à 2,7 %) pour 2014. La stagnation des salaires, la réduction du pouvoir d’achat et la hausse du chômage (5,4 %) n’arrangent rien. Au-delà d’une insécurité qui reste élevée, les Mexicains fustigent la faiblesse de la lutte contre la corruption. Ainsi le projet de création d’une commission nationale anticorruption est resté lettre morte. Et l’ouverture du secteur énergétique aux compagnies étrangères provoque une levée de boucliers dans un pays où le monopole d’Etat sur l’or noir était le symbole de la souveraineté nationale.

Pour calmer les esprits, M. Peña Nieto espère dynamiser l’économie grâce à un colossal plan d’infrastructures, dont la construction d’un nouvel aéroport à Mexico, pouvant accueillir 120 millions de passagers. Un défi de taille pour le président qui a annoncé la fin de son programme réformateur, jouant la sourde oreille sur la corruption. Son triomphalisme anticipé, alors que les résultats se font attendre, pourrait valoir à l’ancien parti hégémonique un revers lors des élections législatives de 2015.

Frédéric Saliba, journaliste au Monde.

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