Migrants morts en Méditerranée: un crime contre l’humanité

3419 migrantes et migrants morts en Méditerranée en 2014, 300 dans la seconde semaine de février 2015 au large de Lampedusa; s’y sont ajoutés 400 disparus le deuxième week-end d’avril, 40 nouveaux morts mercredi dernier et 700 ce week-end. Tel est le dramatique bilan de la politique de fermeture des frontières menée par l’Union européenne, de Ceuta et Mellila en face de Gibraltar au fleuve Evros en Grèce du Nord. La France n’échappe pas à cette politique d’érection de murs contre les migrants. Non pas en Méditerranée, mais à Calais, où tous les campements de migrants viennent d’être évacués pour être réunis loin de tout, dans un «bidonville d’Etat».

Un récent rapport de Human Rights Watch (HRW) a dénoncé les conditions de survie imposées aux quelque 3000 migrants qui, à Calais et dans le Calaisis, attendent soit une opportunité de passer clandestinement en Angleterre, soit l’incertain résultat d’une demande d’asile déposée en France: au dénuement total dans une situation d’extrême précarité s’ajoutent répression et exactions policières, entre passages à tabac et attaques au gaz lacrymogène.

Dans la ligne de la multiplication des évacuations visant les Roms, trois squats ont été successivement vidés et fermés en juin 2014. Et début avril, c’est l’ensemble des campements de fortune qui a été évacué pour réunir les migrants sur une ancienne décharge, hors de la ville. Depuis l’été dernier les associations de soutien aux migrants actives à Calais n’ont fait qu’appeler l’attention des autorités politiques et du public sur les conditions d’insoutenable insalubrité et de promiscuité inadmissible régnant dans ces aléatoires campements de fortune: pas d’adduction d’eau digne de ce nom, pas de sanitaires, pas d’élimination des déchets, pas de possibilité de chauffer des aliments si ce n’est sur des foyers de fortune alimentés par des matériaux souvent toxiques, pas de nourriture régulière, pas de service sanitaire. Avec le dénuement matériel se combinent la détresse morale entraînée par la perspective incertaine d’une traversée pour le moins risquée, les contrôles policiers, les menaces d’expulsion, les pressions exercées par les passeurs, les inévitables conflits, les violences policières dénoncées par HRW. S’y ajoutent les expériences traumatisantes que l’on peut s’imaginer dans le passage de la Méditerranée et au cours de la traversée de l’Europe. Aux Afghans et aux Irakiens ont maintenant succédé Soudanais, Erythréens et Syriens, dont les pays de l’Union européenne n’acceptent que des contingents extrêmement restreints alors que le Liban accueille plus d’un million de réfugiés. Migrants «illégaux» sans doute, mais dont le seul crime est d’avoir fui des situations de guerre ou de répression extrêmes; pour la plupart donc des réfugiés au sens internationalement reconnu.

Que fait le gouvernement français? Si en novembre dernier, à l’occasion d’une visite sur place, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a promis la création d’un centre d’accueil limité à la journée et n’offrant que 400 places, en septembre il avait obtenu de son homologue britannique, Teresa May, un montant de 15 millions d’euros. Objectif principal: l’installation et le contrôle d’une barrière de sécurité interdisant aux migrants tout accès au port de Calais. En parallèle, il a encouragé, aux frontières méridionales de l’Union européenne, le passage de l’opération Mare Nostrum à l’opération Triton. Face à l’appui réel apporté cet été par les Italiens aux migrants en détresse dans leur traversée de la Méditerranée, il a donc soutenu une nouvelle opération d’envergure pour le contrôle policier et le bouclage des frontières méridionales de l’Europe. Cette opération répressive est directement responsable des nouvelles disparitions de migrants enregistrées dès février au large des côtes italiennes.

Ainsi la politique locale d’intimidation, de répression et d’expulsion des migrants conduite à Calais n’est que l’une des pièces de la politique menée par l’Union européenne pour fermer ses frontières à toute forme de migration, à moins qu’elle ne soit «choisie». L’Union européenne exclut que les victimes de sa politique de connivence avec l’expansion du pouvoir économique, financier et militaire occidental s’adressent à elle: elle leur oppose une politique des murs et des camps de rétention, devenus pour certains de véritables camps de concentration.

Désormais, par la stratégie concertée d’érection de murs physiques et de contrôles policiers autant à Calais qu’aux frontières méridionales de l’Europe, avec les conséquences destructrices de vies humaines qu’impliquent ces barrières, on s’approche de la définition officielle d’un crime contre l’humanité: soit «la violation délibérée et ignominieuse des droits fondamentaux d’un individu ou d’un groupe d’individus inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux»; et ceci par une action politique délibérée. Rappelons qu’au-delà de l’extermination, de la réduction en esclavage, de la prostitution forcée ou de la persécution d’un groupe, l’article 7 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (17.07.1998) désigne aussi comme crime contre l’humanité «les autres actes inhumains […] causant de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale».

En raison de la politique organisée de rejet des migrants et des migrantes menée par l’Union européenne, le nombre des morts en Méditerranée depuis le tournant du siècle dépasse désormais les 22 000. Ne faut-il pas dénoncer un crime contre l’humanité tel que le définissent les conventions internationales que la France a signées?

Claude Calame, professeur honoraire à l’Université de Lausanne.

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