Mondialisation : « Une troisième voie, étroite mais ambitieuse, est possible »

Depuis quarante ans, les politiques qui cherchent à contrecarrer les effets négatifs de la « dérégulation économique » n’ont cessé d’alterner entre laisser-faire et protectionnisme. Certains pensent que, pour enrayer le dumping social et les dégâts sur l’environnement, il faut ériger des barrières.

D’autres, au contraire, préconisent de libérer encore plus le commerce transnational, misant sur le surplus de prospérité pour traiter les dommages. Mais le protectionnisme et l’ultralibéralisme sont tous deux aveugles. L’un favorise les acteurs d’une nation, au risque d’avantager des entreprises proposant des produits plus chers ou moins performants sans que celles-ci ne soient forcément irréprochables. L’autre ne voit pas les ravages causés par les conditions de travail moyenâgeuses ni ceux infligés au milieu naturel, il attend la « main invisible » du marché, malheureusement illusoire, comme l’a rappelé la tragédie du Rana Plaza en 2013, où plus de 1 100 ouvriers périrent.

Cécité

Entre ces deux types de cécité émerge une troisième voie, étroite, mais la seule valant la peine d’être poursuivie si l’on espère endiguer les dérives tout en oblitérant les désastres du nationalisme économique ou du capitalisme sauvage. La troisième voie est l’ambition d’offrir les meilleurs biens tout en assurant des modes de fabrication inattaquables. Ce n’est ni une nationalité ou encore moins l’absence de règles qui le permettront. La troisième voie sera possible en intégrant au sein de chaque acte d’achat le coût social des marchandises, en tenant compte des externalités négatives tout au long de la chaîne pour qu’au final le consommateur devienne un citoyen-consommateur, pour qu’il achète en conscience. Mais cette nouvelle économie est confrontée à un énorme défi : les données sur les tentaculaires réseaux d’approvisionnement font défaut.

Heureusement, grâce aux organisations non gouvernementales qui sensibilisent ou dénoncent, comme Amnesty International, nous en savons aujourd’hui plus sur les ressorts de l’esclavage moderne. Les nouvelles technologies apportent aussi des perspectives prometteuses : smartphones sondant les travailleurs sur leur bien-être, drones contrôlant les engagements en matière de non-déforestation, transactions « blockchain » pour certifier l’origine des denrées, « ratings » à base d’intelligence artificielle.

« Devoir de vigilance »

Les législateurs s’engagent dans les pays pauvres comme le Bangladesh, en tentant d’instaurer des conditions de sécurité acceptables ainsi que dans les pays industrialisés, à l’instar de l’Union européenne obligeant les firmes à rendre compte de leurs actions pour sécuriser leurs réseaux industriels. Mais il est impératif d’aller plus loin.

Le projet de loi sur le « devoir de vigilance » qui arrive à l’Assemblée le 21 février, après un parcours chaotique, dépasse le simple reporting et entend mettre nos grandes entreprises sur la troisième voie en les astreignant à des procédures de contrôle. Le dernier baromètre HEC-EcoVadis souligne que celles-ci sont déjà mises en œuvre dans nombre de départements « achats » des multinationales : sur les 120 interrogées, 88 % possèdent des clauses contractuelles en matière de « responsabilité sociale et environnementale » (RSE) et 62 % déploient des programmes d’audits.

La future loi ne créera pas une distorsion de concurrence, elle alignera les organisations tricolores sur les bonnes pratiques. Ici, vigilance rime avec performance. Le devoir de vigilance est un protectionnisme intelligent qui trie le bon grain de l’ivraie, qui tire vers un mieux-disant social les entreprises, quel que soit leur pays d’origine plutôt que de les conforter dans leurs pratiques discutables.

La montée outre-Atlantique d’un néonationalisme exacerbé est de nature à faire mentir Montesquieu, qui écrivait que « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix ». Inversons la tendance avant qu’il ne soit trop tard. Elargissons le devoir de vigilance au niveau européen afin de construire une alternative progressiste ambitieuse.

Par Sylvain Guyoton, vice-président recherche d’EcoVadis, plate forme de notation sociale des entreprises.

1 comentario


  1. le diagnostic est excellent , mais la principale piste de 3e voie me semble celle de la «régulation» mondiale des marchés , du capitalisme financier.
    (c’est ce qui me plait dans l’orientation de Macron…).
    Jean Loup Englander , Marseille.

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