Musulmans et européens : une cohabitation d’avenir

Au milieu des années 1980, la plupart des pays européens ont pris conscience d’une nouvelle réalité sociale liée à la présence musulmane sur leur territoire. A la différence de la majorité des pays de l’Europe de l’Est, où cette présence est plus ancienne, le regroupement familial des travailleurs immigrés a participé pour beaucoup à l’installation des musulmans en Europe de l’Ouest. Ils sont passés progressivement d’une population immigrée ayant pour aspiration le retour au pays d’origine, à une population citoyenne avec des aspirations différentes.

La globalisation a profondément modifié les rapports entre l’islam et l’Europe. Il y a quelques décennies, nous avions le sentiment de ne pas partager le même espace-temps. Avec la globalisation, nous vivons en parfaite cohabitation. Jamais, depuis l’époque andalouse, l’islam et l’Europe n’ont été aussi proches.

Indéniablement, cette nouvelle réalité a bouleversé la perception de la présence musulmane en Europe. Il est inutile de s’attarder sur l’amalgame souvent fait entre le dossier de la présence musulmane et celui du souci sécuritaire lié au contexte international actuel, notamment depuis les événements du 11 septembre 2001.

Ce qui m’intéresse ici, c’est une autre dimension de cette présence musulmane, qui est mise en avant par de nombreux analystes et hommes politiques, et qui est, il faut le constater, une source d’inquiétude au niveau européen. Il s’agit de la prétendue dangerosité que représenterait cette présence pour l’identité de l’Europe. Les adeptes et les théoriciens de cette inquiétude partent du postulat selon lequel l’islam serait une religion porteuse d’un certain nombre de concepts et de règles, qui sont, par nature, incompatibles avec les valeurs fondatrices de l’Europe, notamment la nature sécularisée des sociétés européennes.

La problématique prend de l’ampleur lorsque cette thèse trouve son chemin au sein même de la communauté musulmane d’Europe. C’est pourquoi certains musulmans n’hésitent pas à proposer un programme de reniement de la référence religieuse, d’autres une rupture avec la société dans laquelle ils vivent. Ces postures extrêmes restent, à ce jour, marginales.

Avant tout, il est nécessaire que nous – musulmans européens – précisions définitivement notre position envers cette thèse. Nous sommes des citoyens de l’Europe, et notre destin y est lié. Nous nous reconnaissons dans les valeurs qui l’ont fondée, ces valeurs qui sont : la démocratie, les droits de l’homme, la liberté de conscience et de religion. Notre reconnaissance en ces valeurs va jusqu’à puiser sa force dans notre religion.

De ce fait, je considère comme dangereux pour les générations musulmanes futures de vivre une dualité identitaire. Il ne s’agit pas de deux identités distinctes, une musulmane et l’autre européenne, mais d’une seule identité qui ne doit renier aucune des deux composantes. En réalité, les deux doivent se conjuguer pour n’en faire qu’une. Reste à définir les mécanismes à mettre en oeuvre pour que cette conviction soit ancrée dans le coeur et l’esprit des nouvelles générations, et les doter d’une capacité à opérer les mutations nécessaires afin qu’elles vivent pleinement, et dignement, leur religion et leur citoyenneté loin de toute tentation de repli ou de reniement de soi. Doit-on considérer ce choix comme une rupture totale avec le sentiment d’appartenance à cette communauté spirituelle qu’on appelle la «Oumma» ? Loin de là !

Il y a des actes très symboliques par lesquels les musulmans d’Europe manifestent leur identité européenne. Le premier de ces symboles est le nombre croissant de musulmans qui font le choix d’être enterrés sur le sol européen. Reste à la société, et en particulier aux hommes politiques, à percevoir d’une manière positive cette volonté, et à en faciliter la mise en oeuvre en tenant compte des spécificités de cette communauté religieuse.

Le second symbole est celui de l’engagement militaire sous les drapeaux nationaux européens. La question suivante est souvent posée aux jurisconsultes musulmans : peut-on servir sous le drapeau d’un pays non musulman, avec le risque que celui-ci entre en belligérance contre des pays musulmans ? En fait, le critère de référence dans ce domaine est le caractère juste ou injuste de l’opération militaire. Hélas, combien de conflits injustes sont menés par des armées musulmanes, où les soldats n’ont guère de choix. La règle de base dans ce domaine est que le soldat musulman se doit de défendre son pays contre tout ennemi qui cherche à porter atteinte à sa paix et à sa sécurité.

Au sujet de la dimension chrétienne de l’Europe, le pape Benoît XVI a déclaré que l’Europe devait mettre en valeur ses racines chrétiennes et renforcer son sentiment d’appartenance à une civilisation commune afin de mieux relever les défis à venir. En ce qui nous concerne, nous, musulmans d’Europe, nous ne devons avoir aucune objection à ce que cet héritage chrétien de l’Europe soit mis en valeur. Mais il n’en demeure pas moins qu’il serait injuste qu’on puisse occulter les huit siècles de présence musulmane dans le sud de l’Europe qui ont grandement contribué à la renaissance de l’Europe.

Nous, musulmans d’Europe, devons être fiers de cette identité qui est enrichie par les valeurs universelles de notre religion. Rien dans ces valeurs ne constitue un obstacle à cet épanouissement recherché. Je suis convaincu que l’Europe a besoin de nous, comme elle a besoin de chacun de ses citoyens. Ce besoin n’est pas uniquement de main-d’oeuvre économique, comme ce fut le cas au début des années 1960, mais aussi dans le domaine artistique et culturel. Notre communauté de foi devrait enrichir l’Histoire européenne, comme elle l’avait déjà fait durant plus de huit cents ans, où l’islam et l’Europe se sont épousés à Cordoue, à Séville, et à Grenade.

Nous, musulmans d’Europe, sommes décidés à continuer cet engagement car nous avons confiance en l’avenir. Notre force réside dans l’homme, qui représente pour nous le premier moteur du changement. De ce fait, l’éducation de notre jeunesse et de nos enfants est à nos yeux une priorité absolue. Nous devons tout mettre en oeuvre pour que cette éducation permette aux nouvelles générations d’avoir une compréhension de l’islam qui leur assure un équilibre et un épanouissement social.

Une éducation qui leur permette d’avoir un regard critique sur les traditions et toutes les coutumes qui se sont agrégées à l’islam et qui, en plus de lui être étrangères, en constituent bien souvent des négations. Un regard critique sur toutes les évolutions négatives de leurs sociétés européennes qui placent le matérialisme, et la course à la productivité aveugle, au-dessus de l’homme. Un regard critique sur une mondialisation qui laisse à la traîne les plus faibles et les plus vulnérables. Enfin, un regard critique sur tous les avis juridiques musulmans qui trahissent le message du Livre sacré, le Coran, et la tradition prophétique.

Nous sommes dans l’obligation religieuse, nous musulmans d’Europe, de mettre en place une école juridique musulmane spécifiquement européenne, car toutes les conditions sont réunies pour qu’elle voie enfin le jour. C’est seulement à ce moment-là que la jonction entre les deux dimensions «je suis européen» et «je suis musulman» s’opérera et donnera le meilleur des fruits de la rencontre entre notre islam et notre Europe, qui ont passé trop de temps à se regarder de part et d’autre de la Méditerranée.

Fouad Alaoui, vice-président de l’Union des organisations islamiques de France