Myanmar: les Rohingyas

Les images de villages incendiés par les forces de sécurité et les groupes paramilitaires bouddhistes, les témoignages concordants des réfugiés interrogés, les photos satellites disponibles et le documentaire poignant du New York Times confirment les craintes d’un nettoyage ethnique à grande échelle à l’encontre des Rohingyas. La communauté internationale s’évertue à convaincre Aung San Suu Kyi d’agir pour stopper l’exode et les crimes commis dans l’Etat du Rakhine mais elle a peu de pouvoir. Patriote bouddhiste, elle baigne depuis longtemps dans une propagande anti-rohingya à laquelle elle adhère pleinement. Cela ne signifie pas qu’elle souscrit aux crimes commis sur le terrain.

150’000 Rohingyas ont fui le Myanmar pour trouver refuge au Bangladesh

Selon le HCR, ils seraient aujourd’hui 270’000 à avoir déjà traversé la frontière entre l’Etat du Rakhine (Myanmar) et le Bangladesh. Depuis le 25 août, date de l’attaque d’une trentaine de postes de police par les rebelles de l’Arakhan Rohingya Slavation Army (ARSA), l’armée birmane, appuyée par un groupe paramilitaire bouddhiste, a riposté de manière disproportionnée brûlant des villages entiers, massacrant des civils et violant des femmes et de filles.

Les images satellites communiquées par Human Rights Watch montrent l’ampleur des attaques indiscriminées contre des villages détruits par les flammes. C’est une crise humanitaire dont l’ampleur est comparable à celle de 1978 qui a vu près de 300’000 Rohingyas fuir l’Etat du Rakhine. Avant  le 25 août, le Bangladesh comptait déjà 33’148 réfugiés reconnus vivant dans  deux camps officiels gérés par le HCR à Nayapara et Kutupalong. Les autres, environs 400’000 sont des “nationaux du Myanmar sans papiers” (“Undocumented Myanmar Nationals” (UMN)) et ne bénéficient d’aucun statut légal au Bangladesh. Ces derniers vivent dans le camp de fortune de Kutupalong, sur le site de Léda et dans les zones environnantes.

Un peuple sans droits, victime des pires abus

La communauté rohingya est un peuple sans droits depuis des décennies. La loi de 1982 sur la citoyenneté leur a retiré le statut de citoyen ainsi que leur droit à l’autodétermination. Ils ont rejoint le groupe des plus vulnérables de la planète, les apatrides. Interdits de voter lors des dernières élections générales de novembre 2015, ils ne sont pas représentés politiquement au Myanmar. Les Rohingyas doivent aussi  obéir à de nombreuses restrictions au quotidien : ils ne peuvent pas voyager sans autorisation, travailler en dehors de leurs villages, ni même se marier sans accord préalable des autorités. En outre les restrictions de mouvement auxquelles ils doivent se plier rend leurs possibilités de soins et d’éducation très limitées.

En 2012, les violences intercommunautaires dans l’Etat du Rakhine ont entraîné le déplacement de 140 000 personnes. Si les autorités ont enclenché un processus de retour limité, plus de 120 000 personnes demeurent encore déplacées cinq ans après les faits. Ils vivent dans des camps sordides, dans des abris délabrés et ne disposent que d’un accès limité aux soins de santé, à l’éducation et aux opportunités de subsistance. Pour ceux qui sont rentrés, les restrictions de mouvement leur étant imposées, ils restent dépendants de l’aide. Beaucoup d’entre eux sont partis en Malaysie, en Thailande, au Pakistan, dans les Emirats arabes unis et en Arabie saoudite.

Depuis, les tensions et la méfiance entre les deux communautés se sont encore aggravées. Les violences des militaires à l’égard des Rohingyas qui prennent la forme de viols, disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, mise à feu de village entiers se répètent inlassablement. Enfin, en 2013 les autorités birmanes ont choisi, pour “calmer les tensions de 2012 entre bouddhistes et musulmans” de  limiter les naissances à deux enfants par couple ce qui fait que, depuis quatre ans, des milliers d’enfants se retrouvent sans certificat de naissance car ils n’ont pas été déclarés, limitant encore davantage leur accès aux services de base.

Aung San Suu Kyi est impuissante mais patriote sur la question Rohingya

En mars dernier, Aung San Suu Kyi, Ministre des affaires étrangères a rejeté la décision des Nations Unies d’envoyer une mission d’enquête sur les récentes exactions contre la minorité musulmane. Elle vient de réfuté les accusations de nettoyage ethnique dans l’Etat de Rakhine. Le 6 septembre elle dénonçait sur CNN “un iceberg de désinformation” à propos des violences commises contre les Rohingyas dans son pays en précisant que des musulmans se battent contre d’autres musulmans et que des résidents bouddhistes ont aussi été chassés de leurs villages et victimes de violences.

Pourtant elle connaît les pratiques abusives des militaires à l’égard des groupes ethniques qui n’ont d’ailleurs pas changé depuis 50 ans et qui continuent aujourd’hui dans d’autres Etats du Myanmar, notamment dans l’Etat Shan, Kachin, Rakhine et Karen. Elle sait que des abus bien pire sont perpétrés à l’encontre d’une communauté qui n’est même pas reconnue au Myanmar et qui est dépourvue des droits les plus fondamentaux.

Mais cette femme n’a pas le pouvoir qu’on imagine et elle est, comme  la population birmane, remontée contre les médias internationaux et alignée sur le sentiment populaire qui désapprouve le “terrorisme bengali”. La crise rohingya a définitivement changé la perception des choses dans l’opinion publique au Myanmar comme l’explique le journaliste Ben Dunant dans une analyse récente sur le nouveau prestige de l’armée et sur son vrai pouvoir. En effet, l’armée contrôle les ministères de l’intérieur, de la défense et des affaires frontalières et détient un quart des sièges du parlement. La Constitution de 2008 octroie à l’armée un rôle de guide suprême dans les affaires politiques de l’Etat ainsi que l’autorité exclusive sur les affaires militaires du pays. A travers le Ministère de l’intérieur, l’armée contrôle en outre toutes les divisions politiques administratives du pays ainsi que la police nationale.

Alors, même si Aung San Suu Kyi est officiellement chargée d’améliorer les relations avec les différents groupes ethniques, sa marge de manoeuvre est étroite. Le conflit représente un enjeu patriotique pour les birmans et la position d’Aung San Suu Kyi est du côté des patriotes. Lors d’une rencontre avec des villageois le 7 août dernier, elle les a exhortés à écouter les informations des médias étatiques – notamment de la radio d’Etat MRTV – et à ne pas écouter les médias étrangers qui, selon elle, véhiculent des informations mensongères sur la question rohingya. Cette communauté musulmane ne pourra jamais compter sur elle. Les médias contrôlés par l’Etat rapportent directement au Président du Myanmar, Htin Kyaw (LND) et donc à la ministre et véhiculent depuis des mois un discours franchement anti-rohingya qui soutient la campagne de propagande nationaliste des militaires.

Jasmine Caye préside le Centre suisse pour la défense des droits des migrants (CSDM).

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