Nasrallah ou Ben Laden

Par Georges Sarwat Fahmi, écrivain égyptien (LE MONDE, 13/09/06):

Le dernier conflit entre le Hezbollah et Israël a été considéré par plusieurs analystes occidentaux comme un nouvel épisode de la guerre entre islamistes et modernité, ce qui explique la vague des critiques contre le Hezbollah dans les journaux français et européens. Cette vision réductrice, qui considère Hassan Nasrallah comme l’équivalent d’Oussama Ben Laden et le Hezbollah comme une pousse d’Al-Qaida, occulte l’impact de l’attitude du Hezbollah et de son chef sur la manière de penser des peuples arabes.

Hassan Nasrallah, dont la photo a envahi tous les pays arabes, a réussi à écarter de la scène arabe l’influence d’Oussama Ben Laden, et de son organisation Al-Qaida, qui a longtemps bénéficié de l’image du héros défiant la superpuissance. Pour la première fois un autre nom a réussi à occulter ce dernier des coeurs et des esprits arabes. Une évolution qui est certainement une bonne nouvelle pour tous les intellectuels arabes modérés comme pour l’Occident. Hassan Nasrallah est un homme politique dont l’action se plie aux règles du jeu. Il n’a jamais défié l’Occident ni son mode de vie. Ses opérations contre Israël visent toujours les militaires, et il n’a menacé les civils israéliens qu’après la guerre de destruction massive lancée par Israël au Liban.

La différence entre Nasrallah et Ben Laden, c’est celle qui sépare Guevara de Carlos. C’est la différence entre une force encadrée par des principes clairs visant un but bien déterminé – dans le cas du Hezbollah : la libération de territoires et de prisonniers -, et la force sans limites ni but précis qui caractérise Al-Qaida combattant “les juifs et les croisés”. C’est la différence entre une force insérée dans son contexte, et la force qui devient elle-même le contexte. Sur Al-Jazira, les discours des leaders d’Al-Qaida qui faisaient toujours l’ouverture des nouvelles ont fait place à ceux du Hezbollah, de son chef, et aux exploits de ses militants. En Egypte, pays arabe le plus peuplé, la résistance du Hezbollah a été rapprochée de l’opposition populaire égyptienne contre les forces britanniques, françaises et israéliennes en 1956, et Hassan Nasrallah a vu sa photo accrochée à côté de celle du président Nasser dans les manifestations au Caire.

Cette victoire du Hezbollah dans la conquête des coeurs et des esprits arabes n’a sans doute pas échappé aux chefs d’Al-Qaida, qui ont essayé de riposter à travers quelques discours télévisés durant la guerre, mais en vain. Si la victoire militaire du Hezbollah n’est pas certaine, sa victoire morale au sein de l’opinion publique arabe est incontestable, et cette victoire ainsi que la défaite d’Al-Qaida ne peuvent être lues que comme une bonne nouvelle pour toutes les forces modérées et libérales du monde arabe comme de l’Occident.