Ne laissons pas l’Allemagne dénaturer le projet européen

La crise grecque se rappelle à nous alors qu’un troisième plan d’aide vient d’être conclu. Pourtant, l’Allemagne continue de renâcler et d’offrir aux observateurs l’image d’une Europe divisée sur ce qu’il convient de faire.

Après le compromis du 13 juillet entre la Grèce et ses partenaires de la zone euro, on se réjouissait d’avoir évité le pire. Hélas, la méfiance persiste. Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble aurait en effet proposé, au cours d’une réunion de l’Eurogroupe, de réduire les pouvoirs de la Commission européenne et de confier les principales décisions de politique économique à une autorité indépendante.

Jean-Claude Juncker n’a réagi que timidement à cette proposition. En tant qu’ancien président de la Commission européenne, j’estime avoir le devoir politique et moral de prendre position pour m’y opposer.

Virage politique inquiétant

Ma première objection est de nature juridique, car cette proposition contrevient à l’article 17 du traité de l’Union européenne (UE) qui garantit les pouvoirs de la Commission européenne en disposant que « les membres de la Commission ne sollicitent ni n’acceptent d’instructions d’aucun gouvernement ». Et pourtant, le projet de M. Schäuble semble bien s’approcher d’une redéfinition des compétences de la Commission afin de les restreindre. Au-delà de cette question juridique, je suis particulièrement inquiet du virage politique que nous sommes en train de prendre.

L’ancien ministre des affaires étrangères allemand Joschka Fischer l’a également relevé en écrivant récemment que l’Allemagne est en train de transformer l’eurozone en une sphère d’influence. L’ancienne solidarité européenne est désormais considérée comme « maladivement euroromantique » et l’Europe allemande est maintenant sur le point de prévaloir sur l’aspiration d’une Allemagne européenne.

Il faut donc réagir avec fermeté, sinon l’Eurozone arrivera rapidement au point de rupture. Je m’attendais à ce que les autres pays de l’UE réagissent et prennent conscience des conséquences de cette nouvelle attitude allemande.

La déclaration conjointe des responsables français et italien de la politique européenne, Harlem Désir et Sandro Gozi (Le Monde, 31 juillet) est en ce sens salutaire mais nous devons agir beaucoup plus fermement pour empêcher l’abandon d’un principe fort qui a guidé et contribué depuis toujours à la construction de l’Union européenne. On ne peut pas affaiblir la Commission européenne, car cela conduirait à la désintégration de l’Union. Il est urgent de convoquer une réunion extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement, des responsables des institutions de l’UE et des grands partis européens, pour discuter du futur de l’Europe et de notre destin commun.

Il ne s’agirait pas de discuter des aspects techniques ou de nouvelles mesures d’urgence à prendre, mais des raisons d’être de l’Union et de ce qu’elles peuvent offrir à nos peuples. Parlons enfin de politique. Dans le monde et aux yeux des citoyens européens, l’UE ne cesse de perdre de son prestige. Si l’on ne change pas de cap, nous sommes condamnés à l’insignifiance.

C’est pourquoi il est nécessaire que l’Allemagne indique clairement quelles orientations elle entend prendre. Pour leur part, les autres Etats membres, en commençant par la France et l’Italie, doivent également préciser quel projet ils défendent. L’Allemagne doit décider si elle veut affronter les défis de la mondialisation seule (en s’appuyant sur quelques pays satellites) ou si elle veut poursuivre la politique d’intégration européenne qui lui a permis de retrouver son unité nationale et de parvenir à une position économique toujours plus forte.

En parallèle à un tel sommet politique, des débats parlementaires et citoyens doivent être organisés dans les Etats membres. Il n’est pas admissible que l’institution la plus innovatrice du XXe siècle, la Commission européenne, puisse être la victime d’un tel populisme. Nous ne pouvons pas attendre le résultat du référendum britannique ou les prochaines élections de chacun des 28 pays de l’Union. La clarification, « c’est maintenant ! ».

Seul un appel conjoint de la France et de l’Italie pourrait imposer la convocation d’un tel sommet. Mais avant même de réunir nos partenaires, il faut rappeler qu’aucun transfert de souveraineté ne peut être fait vers des institutions où les décisions ne seraient pas prises à la majorité et sous le contrôle du Parlement de Strasbourg, comme le prévoient les textes fondateurs de l’UE. La légitimité démocratique du projet européen est à ce prix.

Romano Prodi a présidé la Commission européenne entre 1999 et 2004

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