Niger, coup d’Etat et lassitude démocratique

Des partisans du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, désormais au pouvoir, Niamey le 10 septembre 2023. — © - / AFP
Des partisans du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, désormais au pouvoir, Niamey le 10 septembre 2023. — © - / AFP

Au cours des années 1990-2010, l’Afrique de l’Ouest francophone avait connu une poussée démocratique dynamisée par l’appétence de la société civile, avec les cas, notamment, du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. Certes, les soubresauts avaient été nombreux. Le Niger, par exemple, avait vu en 1993 se dérouler des élections présidentielles considérées comme régulières, avant que le régime de Mamadou Tanja ne s’accroche au pouvoir en truquant les élections de 1995. Le coup d’Etat de 1999, mené par une partie de l’armée, restaure provisoirement la démocratie. Mais en 2010, un nouveau coup d’Etat militaire met fin au pouvoir et restaure à nouveau la démocratie en organisant des élections régulières en 2011, mettant au pouvoir Mahamadou Issoufou, réélu en 2016 alors que l’opposition boycotte l’élection. C’est donc en 2020 que Mohamed Bazoum est élu président du Niger. Il est renversé trois ans plus tard par un nouveau coup d’Etat militaire. Ce putsch fait suite, comme on sait, à celui au Mali (2021), puis au Burkina Faso (2022).

Cette épidémie de coups d’Etat pourrait apparaître comme une continuité de l’histoire politique tumultueuse de la région. Mais plusieurs caractéristiques très actuelles – dont la quasi-simultanéité de ces coups d’Etat – indiquent qu’un processus nouveau est en train de se produire. Au Niger – mais aussi au Mali et au Burkina Faso –, ce qui frappe au premier regard, ce sont les manifestations de rue pour soutenir les putschistes. Certes, cela ne signifie pas que la majorité de la population soutienne le nouveau pouvoir – en l’absence d’élections ou de sondages, il est impossible de le savoir – mais qu’au moins une partie significative de celle-ci, et notamment une partie de la jeunesse, approuve le coup de force, là où auparavant la rue visait l’instauration de la démocratie. C’est là un signe, presque partout visible, d’une lassitude généralisée d’expériences démocratiques successives et heurtées, qui n’ont pas résolu – et de loin – les principaux problèmes du Niger.

Ceux-ci sont bien connus: le chômage de masse d’une jeunesse – quel que soit son niveau de diplôme – qui le plus souvent ne voit comme seule échappatoire une émigration coûteuse et risquée; une pauvreté généralisée et doublée en 2023 d’une crise alimentaire inquiétante, qui décrédibilisent d’autant le train de vie des hommes appartenant aux cénacles du pouvoir et expliquent le succès des discours populistes visant «les élites»; une crise sécuritaire enfin, puisque le Niger est au cœur des poussées djihadistes, au nord avec les épigones de Daech et d’Al-Qaida et au sud avec la menace Boko Haram, que le dispositif militaire français n’a pu éliminer.

Là encore, le Mali et le Burkina Faso sont dans des situations différentes mais comparables. Comparable aussi est leur histoire, celle d’anciennes colonies françaises qui, pendant des décennies, ont fait partie du fameux «pré carré» africain de la France. Emmanuel Macron n’a pas réussi à rompre avec cet héritage gaullien, repris sous divers atours par tous les présidents qui ont succédé à De Gaulle. En 2017, le président français avait qualifié la colonisation de «crimes contre l’humanité» puis avait décrété la fin de la Françafrique, tout en entreprenant des actes symboliques, comme la réflexion sur le retour des biens culturels pillés pendant la période coloniale. Mais les actes ont peu suivi les mots. Les relations «privilégiées» avec les dirigeants africains de la région, élus parfois dans des conditions discutables et parfois corrompus, se sont poursuivies, et ont irrémédiablement associé la France à ces pouvoirs contestés.

Même si objectivement l’influence française s’est rétractée depuis une vingtaine d’années, la poursuite de l’affairisme de grandes entreprises françaises et l’exploitation de ressources stratégiques – l’uranium au Niger – autorisent l’exploitation du ressentiment postcolonial, qui constitue l’une des matrices, désormais, du discours des putschistes, en symbiose avec celui de la rue, stigmatisant la France et les élites politiques qui ont «collaboré» avec elle. Ce jeu de dominos atteint directement l’influence de la France, qui paie ici l’absence d’une mise à plat de son histoire coloniale et postcoloniale et ouvre sur une période d’incertitudes dans la région. La dépréciation de la démocratie, l’aspiration à des solutions radicales et autoritaires pourraient-elles enflammer toute la région?

Nicolas Bancel, professeur ordinaire, Université de Lausanne, Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation.

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