No future ?

Colère, inquiétude et lueur d’espoir. Colère contre les politiciens opportunistes qui ont fait de l’Union européenne un bouc émissaire au prix de mensonges répétés dont les électeurs britanniques commencent déjà à découvrir l’ampleur. Colère contre les démagogues xénophobes et les chauvinistes de droite ou de gauche qui nous assènent en creux que les 48 % qui ont voté pour le maintien ne font pas partie du «peuple», qu’en Ecosse ou en Irlande du Nord, il n’y a pas de classe ouvrière puisque le remain y a été majoritaire, ou encore que la jeunesse urbaine qui a voté, semble-t-il, massivement pour le maintien ne connaîtrait pas la paupérisation, une des causes apparentes de la victoire du retrait. Colère, enfin, parce que tous les politiciens et politiciennes qui se réjouissent de cette situation n’ont aucune alternative politique ou économique à offrir sinon le retour à l’Europe d’avant 1914 qui était, rappelons-le, autant celle des nations que celle des empires, y compris les empires coloniaux : l’«Europe des patries», fantasme des souverainistes, n’a de fait jamais existé. Inquiétude parce que la crise de l’institution européenne cristallise de façon spectaculaire son impuissance à affronter la question des réfugiés ou les effets délétères d’un système néolibéral que plus personne ne semble contrôler, sauf une poignée de privilégiés.

C’est au moment où le continent aurait besoin de la protection accrue de l’Union européenne pour lutter contre les nouvelles formes de misère ou les nouvelles menaces de guerre que ses institutions et ses dirigeants offrent une fois de plus un spectacle qui fait penser, en effet, aux «somnambules» d’avant 1914. Lueur d’espoir cependant (avec un brin d’optimisme forcé), car l’Union n’a perdu pour l’instant qu’une bataille. On peut espérer, on doit exiger même que cette crise constitue un choc salutaire au point de redonner sens à un projet unique dans l’histoire mondiale récente.

Car le Brexit, au-delà de ses effets immédiats pour partie imprévisibles, est un véritable événement historique en ce sens qu’il y aura un «avant» et un «après». C’est aussi une situation inédite. Premier pays à vouloir sortir de l’Union européenne, le Royaume-Uni va rompre de fait un processus institutionnel qui depuis l’après-guerre s’est pensé et développé comme un mouvement continu vers l’avant. Les acteurs qui l’ont porté et tous ceux qui ont voulu s’y joindre – sans que personne ne les y force – n’ont envisagé jusque-là cette évolution qu’en termes de progrès et d’extension.

L’union est certes née des décombres de la guerre et du nazisme, mais elle s’est édifiée durant la reconstruction, dans une période d’exceptionnelle croissance, avec l’aide financière américaine, qui a vu l’Etat-providence s’imposer, en Europe occidentale, comme le seul horizon d’attente souhaitable. Elle a érigé par la suite, durant la guerre froide, un modèle démocratique certes très imparfait, mais qui a servi de référence à l’autre Europe, celle qui subissait le talon de fer du communisme et de l’impérialisme soviétique. Par la suite, notamment après 1989, toute l’évolution de l’Union européenne a reposé sur l’élargissement progressif de son périmètre, y compris au-delà du continent stricto sensu, ainsi que sur l’accroissement de ses prérogatives politiques, économiques ou juridiques. Si les nations qui la composent se sont également presque toutes construites par expansion territoriale, elles n’ont pu le faire la plupart du temps qu’avec un coût humain élevé : guerres, conflits frontaliers, déplacements de population. L’Union européenne, elle, s’est construite sans aucune balle. Oui, sans aucune balle, au contraire du Brexit. Son projet – mais pas ses réalisations effectives – constitue l’un des derniers vestiges d’une conception futuriste du temps dans les sociétés occidentales, une vision de l’histoire où les lendemains doivent, sinon chanter, du moins être meilleurs que la veille.

Or, dans les faits, cette conception est partout en crise et dans tous les secteurs de la vie publique : le politique, l’économique, le social, le culturel. Nos sociétés sont aujourd’hui prisonnières d’un temps très court qu’imposent aussi bien la satisfaction immédiate des besoins les plus variés que la tyrannie des médias de l’instant ou l’impact délétère de la «spéculation éclair». Elles vivent au rythme de décisions dont la portée ne peut guère s’évaluer à plus de quelques mois de distance, d’où la difficulté de penser une action publique globale et durable, par exemple pour le climat ou l’environnement, que ce soit à l’échelle locale, nationale, européenne ou mondiale. De ce point de vue, une sortie de l’Union ne changera rien, et les démagogues seront vite contraints de trouver un autre bouc émissaire – ils en trouveront, c’est la seule chose qu’ils savent faire.

La crise actuelle de l’Europe est le symptôme d’une crise de civilisation, un constat aussi banal qu’angoissant pour les générations à venir. La refondation d’un projet européen semble donc indispensable, non parce que nous aurions besoin d’une Union européenne pour elle-même, mais parce que ce qui rapproche les peuples européens reste largement plus important que ce qui les sépare ou les divise. Parce qu’il faut continuer à traduire dans des structures idoines cette communauté de destin. Parce qu’on ne va pas dissoudre les nations (sauf peut-être le Royaume-Uni) car leurs gouvernants ont failli. Parce que l’Union européenne reste garante d’un avenir démocratique face aux apprentis dictateurs qui prospèrent sur ses failles. Cette refondation doit donc ouvrir un débat transnational non pas seulement sur le fonctionnement d’institutions à l’évidence opaques et obsolètes, mais bien sur les valeurs fondamentales que nous voulons préserver.

Henry Rousso, historien. Dernier ouvrage paru : Face au passé, essais sur la mémoire contemporaine, Belin, 336 pp., 23 €.

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