Nobel d’économie : « La reconnaissance d’un nouveau champ disciplinaire »

Le prix Nobel d’économie a été attribué le 10 octobre à Oliver Hart et à Bengt Holmström, tout particulièrement pour leurs théories contractuelles de l’entreprise. Pourtant, les économistes des organisations demeurent minoritaires dans la communauté, si bien qu’il est loisible de penser que l’attribution de plusieurs prix Nobel à ce sous-champ disciplinaire témoigne de sa reconnaissance.

En sus des lauréats de cette année, il faut ajouter Herbert Simon, Ronald Coase, Oliver Williamson et Jean Tirole (qui a souvent coécrit avec Bengt Holmström) à la liste des Nobel, sans compter ceux qui ont contribué plus sporadiquement au développement de l’économie des organisations (Kenneth Arrow, Douglass North, George Akerlof, Joseph Stiglitz, Eric Maskin, Elinor Ostrom ou encore Eugene Fama).

L’économie des organisations repose sur l’utilisation de la logique, des outils et des méthodes économiques pour comprendre les phénomènes managériaux et entrepreneuriaux d’un point de vue théorique et empirique. Elle constitue un champ de recherche relativement récent, qui s’est développé principalement aux Etats-Unis depuis la fin des années 1970 et la « révolution de l’information » (c’est-à-dire la prise en compte de l’imperfection et de l’incomplétude de l’information en économie).

Depuis lors, l’économie des organisations a fait l’objet de nombreuses recherches, mais elle ne s’est diffusée que tardivement dans les formations universitaires. Il a fallu attendre 2013 pour voir la publication du premier véritable manuel international d’économie organisationnelle (The Handbook of Organizational Economics, sous la direction de Robert Gibbons et John Roberts, Princeton University Press, 2013).

Confiance, loyauté et normes

Ces travaux de recherche ont permis de réaliser des progrès en théorie de la firme, sans pour autant aboutir à un consensus. Les premiers modèles théoriques fondés sur l’analyse du pouvoir et de la propriété du capital proposés par Oliver Hart (et ses coauteurs John Moore et Sanford Grossman) ont essuyé, à la fin des années 1990, les critiques méthodologiques d’Eric Maskin et de Jean Tirole, et, dans une moindre mesure, de Bengt Holmström lui-même, qui considère que l’entreprise est un îlot d’incitations productives qui ne saurait se limiter à la propriété. En dépit de ces débats académiques, tous ces travaux demeurent complémentaires et constituent la vision dominante de l’économie des organisations.

La proximité intellectuelle entre Hart et Holmström est grande ; ils ont proposé une première contribution en 1987 (The Theory of Contracts, lien vers PDF en anglais), encore largement utilisée par les chercheurs car elle est une riche synthèse de l’économie des contrats. Plus récemment, ils se sont intéressés aux éléments contractuels plus informels (comme la confiance) qui orientent les relations économiques dans les entreprises. Ayant intégré, dans les années 2000, les questions de loyauté et de normes sociales dans son analyse, Oliver Hart a développé (avec John Moore principalement) l’idée que les contrats constituent des « points de référence » qui orientent les comportements organisationnels dans le temps.

Approches insuffisantes

Forts de cet apport, Hart et Holmström ont cosigné en 2010 un second article sur les frontières de l’entreprise (A Theory of Firm Scope), dans lequel ils proposent une nouvelle analyse de l’autorité et des contrats de long terme (le salariat), en comparaison des contrats marchands (l’externalisation ou le travail indépendant).

Cette question demeure centrale à l’heure de l’ubérisation annoncée de nos économies, qui pourrait, selon certains, remettre en cause le modèle traditionnel de l’entreprise fondé sur le salariat. Toutefois, leurs approches restent insuffisantes pour interroger la complexité du rôle de l’entreprise moderne dans la régulation des sociétés, car elles n’intègrent pas assez sa dimension sociale et politique, le changement organisationnel ou les enjeux de créativité technologique et d’émergence de la connaissance.

Virgile Chassagnon, economiste au Centre de recherche en économie de Grenoble.

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