Non à la normalisation médiatique de ce président raciste !

Petit gamin vivant à Brooklyn vers 1950, je rentrais en pleurant à la maison quand on me traitait de « sale juif ». Ma mère me réconfortait en m’assurant, selon le vieil adage, que « Sticks and stones may break your bones, but words will never harm you » (Les bâtons et les pierres peuvent casser vos os, mais les mots ne vous feront jamais de mal). Accompagné par des cours d’arts martiaux, ce conseil est pertinent dans un régime constitutionnel où la liberté de la parole est quasiment absolue.

Mais la victoire de Donald Trump nous rappelle que les mots, jamais innocents, peuvent faire terriblement mal. On est en train de vivre les débuts d’une lente mais inexorable « normalisation » médiatique du 45e président américain. Ce dernier nous encourage à tourner la page en modifiant légèrement son discours, forme et même fond. Mais comment oublier l’extrême violence et le caractère abject et grossier de ses mots, une campagne intellectuellement creuse fondée sur le dénigrement puis la disqualification par l’insulte.

Le New York Times a recensé 282 injures sur le seul canal de Twitter. En direct et en public, Donald Trump visait des individus et des groupes entiers. Pour les uns, son stock d’invectives, comme son vocabulaire global, a été assez limité, articulé sur un registre qui rappelle fortement la projection d’une personne en proie aux pulsions de doute et d’anxiété sur soi-même : ainsi, tel ou tel personnage public ou politique, journaliste, commentateur, etc., est « stupide », « imbécile », « débile », « totalement malhonnête », « faible » ou « très faible », « risible », « névrosé », « surfait », « petit », « bon à rien », « raté », « loser », « poids léger », « clown », « menteur », « tricheur ».

« Grosses cochonnes »

Collectivement, Trump dépeint les femmes comme de « grosses cochonnes », des « chiennes », des « grosses dégoûtantes » ; sa rivale républicaine Carly Fiorina est trop laide pour être présidentiable – la femme d’un autre candidat, Heidi Cruz, est également moche − ; la journaliste Megyn Kelly, une « pouffe » et une « idiote », est réduite à sa menstruation.

Les migrants mexicains sont souvent des « violeurs » et des « criminels » ; un juge, né aux Etats-Unis d’origine mexicaine, est indigne de traiter les dossiers pour fraude pesant sur Trump University. Parce que les musulmans sont a priori soupçonnés d’être des terroristes potentiels, il faut interdire leur entrée aux Etats-Unis et les surveiller à l’intérieur du pays. Donald Trump les avait déjà imaginés, sans preuve aucune, fêtant collectivement à Jersey City, en face des tours du World Trade Center, l’attaque du 11-Septembre.

Il compare ses « sacrifices » de businessman construisant des immeubles à ceux d’un capitaine musulman tombé en héros sur le champ de bataille, et il se moque de sa mère, prétendument interdite de parole en raison de sa religion. Préférant des « gens qui n’ont pas été capturés », il nie le statut de « héros » au sénateur John McCain, ancien candidat républicain à la Maison Blanche, qui a passé six ans dans une prison vietnamienne. Ne bornant pas sa brutalité à des invectives, Donald Trump tourne en dérision par une gestuelle odieuse un reporter handicapé du New York Times.

Président fantasque, immature

Est-ce que son narcissisme et son penchant autoritaire rendent Donald Trump indifférent aux exigences d’une démocratie ? Peut-on construire le vivre-ensemble dans un pays vertigineusement divers et profondément clivé, sur l’injure, la stigmatisation, le rejet de la civilité ? A propos de M. Trump le candidat, le journal The Atlantic remarque astucieusement que « la presse le prend littéralement, mais pas sérieusement ; ses supporteurs le prennent sérieusement, mais pas littéralement ».

Blessés eux-mêmes, se sentant négligés et méprisés, ils n’entendent pas les propos outranciers et cruels de leur champion. Ils veulent être écoutés et respectés. Ces Américains semblent partager l’idée inavouée de Donald Trump que la répartition du respect est un jeu à somme nulle : pour le donner aux trumpistes, il faut le refuser aux autres, à l’Autre honni et menaçant. Tout en demandant dorénavant que le nouveau président réalise littéralement tout ce qu’il a promis, le camp de Trump se satisfaisait jusqu’ici d’assimiler toute la critique de ses propos à la tyrannie du politiquement correct, problème réel, mais désormais alibi universel.

Par ses mots, Donald Trump libère et légitime des actes – des bâtons et des pierres – aussi bien que des discours : depuis l’élection, des musulmanes ont été harcelées pour port du foulard, des croix gammées dessinées sur des écoles, des Noirs invités à « rentrer en Afrique ».

Après le sursaut de la vieille Amérique angoissée, voilà une partie de l’autre Amérique qui a peur. On reproche, à juste titre, la « déconnexion » entre les élites et une masse importante de l’Amérique profonde et oubliée.

Mais ceci ne devrait pas occulter la grave déconnexion aujourd’hui entre les manifestants anti-Trump à Portland, Chicago, New York, Philadelphie, Dallas, Omaha, Los Angeles et ailleurs – phénomène de masse postélectoral que je n’ai jamais connu dans ma vie – dénonçant sa haine, son racisme, sa xénophobie, sa misogynie, et son homophobie, et le souhait à la fois incongru et convenu d’un président fantasque, immature et désorienté par son propre avènement au pouvoir.

Steven Laurence Kaplan, Historien, professeur émérite d’histoire européenne, Cornell University.

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