Notre romantisme a dû déchanter face à la dictature cubaine

Les foules, admiratives ou rassemblées de force, savent enterrer les guerriers morts. Pour rendre un dernier hommage au grand homme, sur cette place de La Havane, les Cubains ont formé d’interminables files : des hommes, des femmes, des vieux, des jeunes, des larmes. Dans toute l’île, ils s’inclinent vers l’urne qui passe, portée par une voiture militaire vert olive, comme il se doit. Beaucoup saluent comme des combattants. Cette multitude, au long de la route vers Santiago de Cuba, est-elle venue sur ordre, contrainte ? Sont-ils tous des admirateurs de Fidel qui n’ont pas vu les horreurs de la dictature ? N’ont-ils pas le souvenir des familles cubaines frappées par la constante de l’oppression ?

La mort réconcilie avec le passé, elle gomme les exactions ; les cortèges funèbres se confondent avec la geste révolutionnaire, conduisent aux refrains martiaux qui tournaient à la danse dans les rues du passé. Ont-ils tout oublié ? Sont-ils encore terrorisés ? On s’habitue plus facilement à la servitude qu’à la liberté. L’héroïsme est une valeur sûre, mais l’oppression ne l’est-elle pas aussi ? Pourquoi avons-nous tant tardé à découvrir la monstruosité du régime ? Comment les Cubains ont-ils conservé si longtemps de l’affection et même de l’admiration pour le Lider Maximo ?

D’abord, parce que dans les premières années, Fidel Castro fut en effet admirable, apportant à son île la liberté, tenant tête aux Etats-Unis, gagnant les batailles qui les opposaient aux contras, organisant les carnavals, subventionnant les arts, les sports et les concours de salsa ; applaudi par l’ensemble des pays de l’Amérique latine, parlant haut, parlant moderne, discourant héroïsme, rendant sa fierté à un continent qui détestait les Yankees, los gringos.

Venger les innocents

Cette adoration nimbait Fidel Castro de sainteté. Nous l’aimions, nous admirions la violence révolutionnaire plus encore que la Révolution. L’une n’allait d’ailleurs pas sans l’autre. La violence, la violencia, le sacrifice de sa vie nous semblaient inséparables du changement de société. Nous éprouvions une attirance perverse pour la violence révolutionnaire, cette bataille qui semblait indispensable pour changer la société. Le combat semblait nécessaire pour changer un capitalisme inamovible et rapace. Le Vietnam se libérait.

Comment expliquer ces engouements ? Que dire de ces aveuglements si aisément reproductibles ? Nous étions en pleine guerre d’Algérie, c’est dire que nous étions imprégnés de violence, de tortures, de massacres et de contre-massacres. Nous avions envie de punir les méchants, de venger les hommes et les femmes opprimées. Nous allâmes le constater sur place. Enrôler de force les populations, avoir recours au trafic de drogues pour alimenter le pays n’avaient pour résultats positifs que d’accélérer la transition vers des élections plus contrôlées. Ce n’était pas rien.

La réalité gagnait lentement du terrain. Nous découvrions l’horreur sous les croûtes du stalinisme soviétique. Pourtant, au Salvador, en Uruguay, au Guatemala, en Colombie, ailleurs, des hommes barbus prenaient le maquis en montagne.

Intellectuels baptisés révolutionnaires, nous lisions Machiavel et Lukacs, Sartre et Bourdieu, Frantz Fanon, Aron et Glucksmann. Au détour d’interminables réunions, nous discutions des soirées entières de la lutte armée. Dans nos désirs de changement, les armes restèrent longtemps présentes. Puis le régime cubain nous sembla maintenir une rigueur inutile, les premiers dissidents furent emprisonnés, l’économie plongea, l’opposition n’était plus tolérée. Les malades du sida perdirent leur liberté.

La démocratie, le but ultime

Face à l’avancée du stalinisme à Cuba, nous ne pouvions ignorer que tout le continent latino-américain se démocratisait. Nous ne pûmes approuver le carcan que les guérilleros cubains installaient sur la société. La libération devenait servitude. Confronté physiquement aux divers massacres de la planète, je devais me rendre à l’évidence : face à la violence, la riposte s’impose parfois, mais le bilan des insurrections armées améliore rarement les sociétés. Aussi imparfaite qu’elle soit, la démocratie reste le but ultime.

Il reste à faire le bilan des luttes armées à travers le monde. Au moment où les FARC de Colombie viennent enfin de signer un accord qui consacre leur renoncement, alors que les Kurdes qui luttèrent si longtemps s’interrogent sur le retour vers la vie civile, il ne demeure plus que l’Etat islamique pour croire aux vertus perverses de la violence débridée comme moyen de lutte vers la victoire. Ce à quoi nous avons cru un temps s’efface comme la jeunesse.

Bernard Kouchner, médecin de formation, est cofondateur de Médecins sans frontières et de Médecins du monde. Il a été plusieurs fois secrétaire d’Etat et ministre au sein de gouvernements socialistes, puis ministre des affaires étrangères de François Fillon (2007-2010). Il a rencontré Fidel Castro en 1964 à Cuba, en tant que membre d’une délégation des Jeunesses étudiantes communistes. Il l’interviewe alors pour le magazine Clarté, sans que l’article soit publié. En 1961, lors de l’invasion de la baie des Cochons par les Américains, il avait tenté de rejoindre avec Régis Debray les rangs des milices cubaines.

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