Nous n’avons pas intérêt à la casse brutale de l’OTAN

Lorsqu’un journal américain annonça en 1897 la mort de Mark Twain, l’écrivain réagit en déclarant que cette nouvelle était « très exagérée ». On peut en dire autant du diagnostic de « mort cérébrale » de l’OTAN fait par Emmanuel Macron à la mi-novembre.

L’organisation a survécu à plusieurs crises existentielles depuis 1949 et les problèmes auxquels elle fait face aujourd’hui sont les manifestations de trois facteurs de tensions récurrentes : des doutes européens sur la solidité du parapluie américain, notamment du fait de l’engagement des Etats-Unis en Asie, déjà forts à l’époque de la guerre du Vietnam ; des exigences turques quant à la prise en compte des préoccupations de sécurité sur son flanc sud, aiguës depuis la fin des années 1980 ; la tentation américaine d’une vision transactionnelle de son engagement, elle aussi récurrente. Donald Trump n’a inventé ni la nécessité d’un meilleur « partage du fardeau », ni la crainte d’une fermeture de l’Europe à l’industrie de défense des Etats-Unis, ni le chantage à la protection américaine.

Il y a une crise politique de l’Alliance, mais cette dernière n’a jamais incarné une convergence des visions du monde. En dehors de la zone du traité de l’Atlantique nord, la solidarité entre membres n’a jamais été évidente. Le Proche-Orient, en particulier, a toujours été un foyer de tensions majeures : crise de Suez (1956), guerre du Kippour (1973), raid contre la Libye (1986), guerre en Irak (2003)… La question syrienne s’inscrit ainsi dans une longue tradition de désaccords stratégiques.

L’Amérique pose un triple problème à l’Europe

L’organisation militaire, elle, créée à la suite de l’invasion nord-coréenne de 1950, se porte bien. Elle a renoué avec son cœur de métier, la défense collective, en déployant une présence avancée à l’Est tout en respectant l’engagement pris envers la Russie en 1997 (pas de « forces de combat substantielles »), en affûtant ses outils de réaction rapide et en organisant à nouveau des exercices de grande ampleur – le prochain, « Defender 2020 », devant voir le plus grand redéploiement de soldats américains depuis la fin de la guerre froide. Rassurer les pays inquiets, dissuader la Russie de s’en prendre aux Etats voisins, être capables de réagir en cas de crise : cette triple mission est aujourd’hui remplie de manière satisfaisante.

Mais le fonctionnement de l’organisation peut-il être protégé des crises politiques qui agitent l’alliance ? Piscis primum a capite foetet (« le poisson pourrit par la tête »), disaient les Anciens. L’Amérique pose aujourd’hui un triple problème à l’Europe. Elle s’intéresse moins à elle et davantage à l’Asie. Elle fait preuve d’inconstance en Syrie (M. Obama en 2013, M. Trump en 2019) et dans le Golfe (non-réaction aux attaques en Arabie saoudite). Et elle conditionne brutalement son engagement à des objectifs financiers inaccessibles. Or l’OTAN ne peut fonctionner sans investissement américain. S’y ajoute le défi posé par l’orientation stratégique de M. Erdogan : derrière le problème syrien, la tension causée par l’achat de systèmes de défense russe S400 et l’expulsion d’Ankara du programme F35 est corrosive pour l’OTAN. Partageons-nous des valeurs et des intérêts communs avec cette Turquie-là ? Il est légitime de poser la question.

Sur le fond, la voie choisie par la France est la bonne

Gardons-nous des conclusions hâtives sur le caractère définitif du désintérêt américain pour l’Europe : cette tentation très française a plus d’une fois été démentie par l’histoire. Sous Trump, l’investissement militaire des Etats-Unis sur le continent n’a pas été réduit. L’OTAN n’est mise en cause ni au Congrès ni dans l’opinion. Les liens commerciaux et financiers transatlantiques restent plus forts que leurs équivalents transpacifiques. Pour autant, il serait déraisonnable de ne pas réfléchir au scénario de la fin de l’OTAN du fait d’un geste brusque de M. Trump ou de mille coupures qui finiraient par vider l’organisation de sa force vitale.

Sur le fond, la voie choisie par la France est la bonne. Le développement des capacités européennes est une stratégie gagnant-gagnant de nature à renforcer l’Alliance et à nous donner une assurance complémentaire en cas de rupture. Nous avons toutes les raisons de tenir tête à l’industrie de défense américaine, ou à ceux qui souhaitent que l’OTAN s’intéresse de trop près à la Chine. Une alliance est fondée sur des intérêts partagés : prendre des décisions commerciales ou politiques pour faire plaisir aux Américains relève d’un infantilisme stratégique encore trop courant. Le faire par crainte du désengagement des Etats-Unis – un réflexe dont Washington sait parfaitement jouer – revient à oublier que l’Amérique est en Europe parce que c’est dans son intérêt.

La forme est plus discutable. Les excès de langage peuvent être contre-productifs. Lorsque le cerveau va mal, le traitement par électrochocs peut être dangereux. Et un diagnostic fatal peut susciter le déni. Le sevrage des addicts à la protection américaine doit être soigneusement préparé et prudemment accompagné. Ne mettons pas en doute, comme M. Macron a semblé le faire, notre propre engagement à défendre nos alliés en toutes circonstances. C’est à la fois dangereux ad extra – avec la Russie de M. Poutine – et ad intra – avec l’Amérique de M. Trump.

L’exemple de la symmachie de Délos

Or nous n’avons pas intérêt à la casse brutale de l’OTAN. La nature stratégique a horreur du vide, et les Européens ne sont pas prêts aujourd’hui à faire face à ce scénario. S’agissant de la Turquie, on appliquera la formule du président américain Lyndon Johnson (1963 à 1969) à propos de ses opposants politiques : mieux vaut garder le trublion sous notre tente, d’autant plus que la Grèce est terrorisée par la perspective d’une sortie d’Ankara de l’Alliance.

Les alliances ont toujours autant à craindre de l’intérieur que de l’extérieur. On ne peut souhaiter à l’OTAN le destin de la symmachie [alliance militaire] de Délos, qui souffrit de la mainmise croissante d’Athènes et des divisions en son sein pour finalement s’effondrer face à Sparte. Il est tout à fait possible qu’elle célèbre son centenaire en 2049. Mais si le sommet de Londres est l’occasion d’un étalage sans précédent de désaccords entre alliés, il pourrait alors faire date dans l’histoire comme ayant marqué le début de la fin de l’OTAN.

Bruno Tertrais, politologue, est directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.

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