Nous sommes tous des Européens grecs

Vingt-quatre heures avant sa visite d’Etat à Athènes en décembre 2017, M. Erdogan avait proposé de réviser le traité de Lausanne sur le tracé de la frontière gréco-turque avec cet argument novateur : «Comment des îles en mer Egée pourraient-elles être grecques alors que la Turquie est à portée de voix ?»

Depuis ce mardi 11 août une dizaine de navires militaires turcs qui accompagnent Oruc Reis, navire de recherche, sillonnent les eaux du plateau continental grec, européen donc, en mer Egée. Pour ne rien gâcher à la verve géopoétique du président turc, c’est l’équivalent d’un voisin bruyant, ayant officiellement demandé d’occuper une bonne partie de votre appartement sous prétexte que sa voix porte loin et qui dorénavant fait des rondes, arme à la main, sur votre trottoir en frôlant la porte d’entrée.

En s’adressant à la nation grecque dans un message dont le propos mesuré ne faisait que souligner la fermeté, le Premier ministre Kyriákos Mitsotákis a conclu : «Nous restons fermement attachés à la légalité internationale et au pouvoir de la diplomatie pour résoudre même les problèmes les plus complexes. Nous ne serons jamais ceux qui aggraveront la situation. Pourtant, la maîtrise de soi n’est qu’un aspect de notre pouvoir. Aucune provocation ne restera sans réponse.»

Malgré une austérité qui a exténué le pays tout en fortifiant le principal parti néonazi et le vote populiste, la Grèce a réussi des réformes structurelles tout aussi profondes que violentes. En faisant preuve d’un rare courage politique avec l’imposition d’un confinement généralisé très tôt, elle a su gérer la présente pandémie de manière exemplaire. C’est un pays fatigué qui s’est battu pour rester au sein de la famille européenne quand les passions tristes, de gauche et de droite, prônaient le Grexit comme seule solution. Le Premier ministre grec a raison de ne pas se laisser emporter par le jeu de pouvoir d’une Turquie visiblement plus en phase avec les codes du XIXsiècle ottoman qu’avec ceux du XXIe, européen. Mais il y a des limites. Et si l’Europe entière n’impose pas ces limites pour garantir la sécurité d’un des pays membres, par quelle pirouette intellectuelle pourrons-nous répondre aux populistes de tout bord qui ne cessent de dénoncer son inutilité ?

En envoyant des renforts militaires en mer Egée, Emmanuel Macron a sauvé l’honneur de l’Europe. Et l’Allemagne ? Assistera-t-elle en spectatrice à cette invasion de l’espace européen par un triste dictateur élu qui se réfère déjà à l’île de Kastellórizo en l’appelant «l’île de Meis» ?

Ce texte est également publié dans le journal grec Ta Néa.

Daniel Cohn-Bendit, député européen; Dionysios Dervis-Bournias, chef d’orchestre franco-grec, directeur artistique.

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