« Nuit des Noirs » au Carnaval de Dunkerque : le maire « défend un droit à la caricature »

Depuis quelques jours et pour quelques semaines encore, les Dunkerquois « font carnaval ». L’expression « faire carnaval » dit la singularité de l’événement. En effet, à Dunkerque, le carnaval n’est pas un simple show destiné à éblouir des spectateurs passifs. Le carnaval, c’est l’œuvre des citoyens, c’est une ville qui se met en mouvement et rend hommage à son passé, tout en proclamant son désir d’avenir.

Il s’agit d’une tradition séculaire d’abord liée à la vocation maritime de la ville. Avant que les marins ne partent pour de longs mois pêcher au large de l’Islande, les armateurs offraient à ces derniers, jamais certains de revenir, un banquet, la foye, et la moitié de leur solde. Au fil des temps, c’est l’arrivée des « jours gras » d’avant-carême qui fut célébrée. La « pêche à l’Islande » n’est plus qu’un lointain souvenir, mais cette affirmation identitaire d’une cité que l’histoire n’a pas épargnée demeure au cœur du carnaval.

« Nuit des Noirs » au Carnaval de Dunkerque : le maire « défend un droit à la caricature »Certains s’étonnent de la longévité et de la vigueur de cette tradition. L’explication en est simple : les Dunkerquois expriment aujourd’hui par cette manifestation singulière leur attachement aux valeurs de la République inscrites au fronton de nos édifices publics.

Egalité, liberté, fraternité

L’égalité : dans nos rues se retrouvent riches et pauvres, ouvriers et patrons, jeunes et vieux, femmes et hommes, croyants et incroyants, sans distinction d’origine. Pendant quelques jours, les différences sont abolies et les discriminations abrogées. C’est le sens même du carnaval que de permettre à chacun d’oublier sa condition, fût-elle des plus modestes.

La fraternité : le carnaval, c’est un temps de mélange joyeux qui symbolise une union, une fierté d’appartenance, l’identité partagée, la volonté de « faire cité commune ». Qu’il pleuve ou qu’il vente (ce qui arrive parfois), c’est un espace de chaleur partagée, de coude-à-coude, une démonstration de notre détermination à faire vivre l’espoir de jours meilleurs. Durant le carnaval, on n’oublie pas les difficultés et la crise, on les conjure. Dans nos rues, les Dunkerquois se sentent fiers de ce qu’ils sont et forts de ce qu’ils entendent rester.

La liberté : pendant le carnaval, j’ose le dire, Dunkerque est une capitale de la liberté. Tout ou presque y est permis. Le déguisement est au cœur de la fête et il est le moteur de la transgression. Etre soi-même en étant autre. Sous le fard et l’accoutrement d’un jour. Carnaval, c’est la licence d’échanger sa vie, de faire don de soi à la différence, de changer de peau, de condition ou de fonction. C’est enfin la liberté de rire, de s’amuser ensemble et, n’en déplaise aux esprits chagrins et à toutes les pseudo-ligues de vertu, nous n’entendons pas renoncer à ce privilège populaire : rire ensemble.

Un bourgeois se mue en bagnard, un athée en prêtre

J’ajoute que cette transgression heureuse porte en elle l’esprit de dérision et une volonté irrépressible d’autodérision. C’est parce que l’on se moque de soi par son accoutrement que l’on peut brocarder l’autre. C’est parce que le travestissement est d’abord une mise en cause de soi-même qu’il est possible de railler celui ou celle dont on s’affuble les atours.

En réalité, le carnaval, c’est le nec plus ultra de la caricature. Et c’est pourquoi c’est un droit qu’il faut défendre et auquel nous ne renoncerons pas. D’autant qu’elle s’applique à chaque participant. Une femme devient homme et un homme porte robe et perruque, un ouvrier joue les banquiers, un athée se fait ecclésiastique, un Blanc se fait Noir, un bon bourgeois se mue en bagnard, un maire – j’en sais quelque chose ! – se balade en corsaire, un docker fait le docteur, un universitaire devient pauvre hère.

Dans ce contexte, les quelques procureurs, heureusement sans beaucoup d’écho, qui, de leurs bureaux parisiens, instruisent contre notre ville un procès en racisme, sont dans le meilleur des cas à côté de la plaque et dans le pire, qui n’est pas à exclure, d’une crasse mauvaise foi.

Quoi ! Se déguiser en femme ce serait insulter un genre ? S’accoutrer en magistrat reviendrait à injurier le syndicat de la magistrature, se balader en flic équivaudrait à un outrage à agent de la force publique, se grimer en Macron ou en de Gaulle serait passible d’offense ?

Dunkerque est « Charlie »

J’attends avec une impatience amusée la protestation du syndicat des belles-mères, celle de l’association des hommes virils ou de je ne sais quelle congrégation nostalgique de l’Inquisition. On le voit, s’il n’était blessant pour toute une population, le délirant réquisitoire qui cherche à nous faire renoncer serait juste dérisoire et stupide. J’y vois cependant la même pulsion liberticide qui prétend interdire, au pays des droits de l’homme et du citoyen, la liberté de caricature.

A l’heure où progressent intolérance et tentation d’embastiller tout ce qui fait différence, les Dunkerquois continueront à défendre avec beaucoup d’autres le droit à la caricature. C’est leur façon de démontrer qu’ils n’ont pas renoncé à « être Charlie ». Et pour leur maire, de proclamer aujourd’hui comme hier : « Je suis Charlie, Dunkerque est Charlie. »

Dunkerque est une ville ouverte de cœur et d’esprit. La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, le combat contre les discriminations, la volonté d’accueillir dignement ceux qui fuient les ravages de la guerre ou de la répression sont dans l’ADN de notre ville. Cette année, encore, le carnaval en portera témoignage. Bon carnaval à tous !

Par Patrice Vergriete, maire (divers gauche) de Dunkerque.

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