«Ô Deraa, nous sommes avec toi jusqu’à…»

Ancien camp de réfugiés palestiniens au sud de la ville de Deraa, 18 juin 2017. © REUTERS/Alaa Al-Faqir

«Nehna ma‘ak la-l-mot ya Deraa/nehna ma‘ak la-l-mot» («Nous sommes avec toi jusqu’à la mort, ô Deraa, nous sommes avec toi jusqu’à la mort»): qu’il semble infiniment loin le moment, en mars 2011, où les manifestants d’autres villes syriennes scandaient ces paroles en signe de solidarité avec Deraa (sud de la Syrie) qui s’était soulevée en premier, suite à l’arrestation et à la torture d’enfants ayant écrit des graffitis appelant au départ de Bachar el-Assad. Plus de six ans après, la ville est menacée d’être reprise par le régime de Damas à n’importe quel prix.

Un échange entre Lakhdar Brahimi, qui était alors représentant spécial conjoint des Nations unies et de la Ligue des Etats arabes pour la Syrie, et Bachar el-Assad pouvant sembler anecdotique résume pourtant parfaitement la situation. Le médiateur de l’ONU tentait de raisonner son interlocuteur en lui disant qu’il allait brûler le pays et perdre la guerre. Bachar el-Assad rétorqua qu’il faisait fausse route et corrigea le médiateur: il allait certes brûler le pays, mais gagner la guerre. La destruction d’Alep pour reprendre la ville, les sièges des localités proches de Damas comme Zabadani, Madaya ou encore Daraya témoignent de cette stratégie menée par le régime de Damas avec l’aide indispensable de ses soutiens, la Russie, l’Iran, le Hezbollah et les autres milices chiites.

Le jeu de Bachar el-Assad

Le blocage des négociations d’Astana portées à bout de bras par la Russie illustre également l’absence de volonté de trouver une solution politique sur des questions de fond: quelle gouvernance dans ce pays en guerre et morcelé ainsi que quelles institutions, régime (parlementaire/présidentiel) et type d’Etat (centralisé/décentralisé) est-il possible d’envisager? Au lieu de cela, s’inscrivant dans le prolongement de sa politique de reconquête militaire, le régime syrien, fort de ses soutiens qu’il joue les uns contre les autres, se lance donc dans une reconquête de la ville de Deraa.

Si l’attention médiatique se porte surtout sur la reprise de Raqqa avec des dépêches tombant régulièrement pour annoncer l’avancée quartier par quartier des Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par les Etats-Unis, cela traduit peut-être une certaine fascination pour ce que représente la capitale autoproclamée de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) qui, selon le politologue et ancien conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU pour l’Irak Ghassan Salamé, aurait pu être facilement vaincue, et a prospéré en raison du désaccord entre les parties en présence et de l’effondrement des Etats. Or, le régime de Damas ne s’est jamais vraiment engagé contre les forces de l’OEI, comme quand il a lâché la base aérienne de Tabqa près de Raqqa en août 2014, laissant à la merci des assaillants de l’OEI de jeunes recrues se faire décapiter. De même, le régime semble laisser la tâche de reconquérir Raqqa aux forces arabo-kurdes, afin de se concentrer sur d’autres fronts.

Renforcement des milices

Pendant que les regards sont tournés vers Raqqa, l’aviation syrienne bombarde Deraa, des barils d’explosifs sont largués sur la localité, tandis que des troupes, celles du Hezbollah en tête ainsi que des chars se déplacent en direction de la ville. Le risque est clair: la liquidation des derniers conseils locaux déjà bien éprouvés par la militarisation sans cesse croissante du soulèvement, le siège et la destruction de Deraa avec un exode d’une partie importante de la population qui ne reviendra pas une fois la ville «libérée».

En effet, les exemples de Homs, mais aussi d’Alep témoignent de cette réalité. Dans la grande ville du nord du pays reprise en décembre 2016, les reconstructions sont très lentes, les services à la population inexistants dans bon nombre de quartiers en ruine et les habitants sont la proie de phénomènes de «warlordisme» (extorsions aux check-points, enlèvements…) de la part de milices armées. La chute de Deraa, ô combien symbolique pour le régime qui reprendrait le berceau du soulèvement, serait donc une catastrophe supplémentaire, tant parce qu’elle aboutirait à des pertes humaines civiles terribles, un flux de réfugiés, un renforcement du phénomène milicien et non une désescalade militaire, ainsi qu’à un durcissement des forces de l’opposition, acculées à n’avoir comme seule carte la possibilité de dire non.

«Nous sommes avec toi jusqu’à la mort, ô Deraa, nous sommes avec toi jusqu’à la mort»: la ville risque bien de mourir en silence.

Nicolas Appelt, Assistant-doctorant au sein du Global Studies Institute de l’Université de Genève.

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