Œuvrer à un avenir meilleur dans les Balkans

Boris Tadic, le président réformateur de la Serbie, était d’humeur enjouée lorsque je l’ai rencontré jeudi 26 mai, et on le comprend. Au moment où mon avion atterrissait à Belgrade, le monde apprenait que Ratko Mladic venait d’être arrêté. Le fugitif le plus recherché d’Europe, qui se trouve désormais derrière les barreaux, devra répondre de crimes contre l’humanité devant le tribunal de La Haye. M. Tadic m’a dit qu’en arrêtant Mladic, il avait fait progresser son pays sur la voie qui lui permettra de jouer pleinement son rôle dans l’Europe d’aujourd’hui. J’ai abondé dans son sens.

Cette arrestation est importante à deux titres et pas des moindres. Tout d’abord, elle rappelle à tous les auteurs de massacres, et ce où qu’ils se trouvent, que le monde ne tolèrera pas leurs crimes. Une nouvelle étape a été franchie vers un monde où la justice triomphe de la tyrannie.

Deuxièmement, elle renforce véritablement l’espoir d’aboutir à une paix durable dans les Balkans. Nous ne sommes plus très loin du centième anniversaire de l’attentat de Sarajevo, l’événement déclencheur de la première guerre mondiale. Depuis lors (et depuis plus longtemps même), les Balkans sont synonymes de division, de conflits et de brutalité. Nous n’avons pas la certitude que cette époque soit révolue, mais la politique et le dialogue ont aujourd’hui la possibilité de prendre le pas sur les bains de sang.

Dans les heures qui ont suivi l’arrestation de Mladic, les médias ont largement commenté le fait qu’elle avait eu lieu le jour même de ma rencontre avec M. Tadic. Maintenant que je connais les détails de cette arrestation, je suis convaincue qu’il s’agit d’une pure coïncidence. En revanche, le lien qui existe entre la volonté du président Tadic de faire entrer la Serbie dans l’Union européenne et sa détermination à faire table rase des comportements des dirigeants serbes des années quatre-vingt-dix n’est en rien, lui, une coïncidence. Le président Tadic est résolu à monter dans le train de la démocratie, qui a chassé les tyrannies communistes, nationalistes et fascistes dans le reste de l’Europe.

Mon rôle est d’appuyer son action en ce sens et d’aider tous ceux qui ont les mêmes ambitions. Avec les négociations qui devraient (nous l’espérons) s’achever cette année pour la Croatie et la possible ouverture prochaine des négociations avec la Serbie, éventuellement en parallèle avec le Monténégro, la dynamique s’accélère. Il y a huit ans, à Thessalonique, l’UE est convenue d’admettre en son sein tous les pays de la région dès lors qu’ils remplissent les conditions requises.

Nous n’avons jamais cru que cela serait rapide ou simple. Les blessures de l’histoire guérissent lentement. Des solutions restent à trouver dans de nombreux domaines, dans toute la région. Mais l’espoir de rejoindre l’UE et de partager ainsi ses idéaux et sa prospérité sont un puissant facteur de motivation pour régler les vieux différends. En septembre, on a vu poindre le risque de l’adoption, par les Nations unies, d’une résolution concernant le contentieux entre la Serbie et le Kosovo qui était de nature à créer des divisions. J’ai invité le président Tadic à Bruxelles afin d’en discuter en privé, à l’occasion d’un dîner. Il est rentré dans son pays en ayant accepté des modifications que l’Assemblée générale dans son ensemble pouvait approuver. Mon équipe s’emploie maintenant à faciliter les discussions entre la Serbie et le Kosovo sur des questions pratiques du quotidien.

Ce mois-ci, j’ai convaincu Milorad Dodik, le leader des Serbes de Bosnie, à revenir sur sa menace d’organiser un référendum qui aurait pu engendrer un nouveau conflit. Je tente maintenant de faire baisser les tensions en Albanie.

Dans toutes ces situations, nous mettons à profit les enseignements tirés des deux dernières décennies. Nous sommes intervenus trop tard en Bosnie-Herzégovine, mais lorsque nous l’avons enfin fait, les responsables militaires, tels que Rupert Smith, et les diplomates, comme Richard Holbrooke, se sont appuyés sur le pouvoir de la communauté internationale pour mettre fin aux combats. Ensuite, les Européens, comme Javier Solana, Carl Bildt, Paddy Ashdown et Bernard Kouchner, ont fait en sorte que, petit à petit, les discussions succèdent à la guerre.

Il y a encore beaucoup à faire. L’UE n’accepte pas de nouveaux membres à la légère et elle ne doit pas le faire. Nous exigeons des candidats un régime pleinement démocratique, une économie ouverte, une justice impartiale et la fin de la corruption. La pression que nous exerçons et l’aide pratique que nous apportons font déjà la différence. Mais la pression la plus importante doit venir de l’intérieur, des citoyens désireux de changer leur pays et leur vie. L’enjeu n’est pas dans la seule adhésion à l’UE, mais aussi dans un bien meilleur accès aux investissements internationaux et de bien meilleures possibilités pour les entreprises et la croissance, ce dont la région a terriblement besoin.

Les journaux consacrent des pages entières au mal que font les hommes. Le bien est souvent relégué à un entrefilet, voire totalement passé sous silence. Peu nombreux sont ceux qui ont conscience de tout ce que le président Josipovic et le premier ministre Kosor ont fait pour transformer la Croatie ou la manière dont ces deux hommes et Boris Tadic se sont attaqués à l’héritage laissé par le conflit serbo-croate. J’attends du président Tadic qu’il fasse preuve du même courage et de la même générosité en ce qui concerne la question encore plus complexe du Kosovo. Je sais qu’il a des interlocuteurs de bonne volonté à Pristina.

Gardons-nous bien de tout angélisme à propos de la région. Il subsiste des différends. La politique peut échouer. La violence peut revenir. Mais nous ne devons pas non plus sombrer dans un pessimisme excessif. La quasi-totalité des personnes auxquelles j’ai parlé lors de mes visites souhaitent que l’UE joue un rôle plus actif. Je leur réponds que c’est aussi notre souhait, tout en leur rappelant qu’il y a une chose que nous ne pouvons pas faire : exercer le “leadership”, c’est-à-dire avoir une vision pour l’avenir d’un pays et être prêt à prendre des risques pour ce projet, car cela comporte un ingrédient mystérieux qui ne peut pas venir de l’étranger.

Aristote disait que l’Etat est une entité morale. Pour le transformer, il faut donc que s’exerce une autorité morale. Il existe aujourd’hui un réel espoir que le désir d’adhérer à l’UE contribue à ce que ce type de direction commence à se propager dans les Balkans. Notre défi, et il n’est pas facile, est de contribuer à ce que cela perdure.

Catherine Ashton, haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et vice-présidente de la Commission européenne.

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