OMC et FMI : les deux gardiens de la mondialisation traversent une passe dangereuse

Par Jean-Pierre Robin, chroniqueur économique au Figaro (LE FIGARO, 13/09/06):

Sale temps pour la mondialisation. L’été 2006 sera-t-il marqué d’une pierre noire pour ses deux institutions phares ? L’Organisation mondiale du commerce (OMC) a subi un échec cuisant en juillet lorsque Pascal Lamy, son directeur général, a dû se résigner à suspendre sine die les négociations du cycle de Doha. Faute d’une volonté politique des pays du Nord et du Sud pour ouvrir un peu plus leurs frontières.

Aujourd’hui, c’est vers le Fonds monétaire international (FMI) que les regards se tournent, alors que son assemblée annuelle se tiendra la semaine prochaine à Singapour. Cette grand-messe attirera quelque 16 000 financiers, ministres et banquiers centraux des 184 États membres du FMI, mais aussi banquiers privés venus sonder le pouls de l’économie mondiale.

L’enjeu auquel est confronté le FMI est en apparence sans commune mesure avec le défi que l’OMC n’a su relever. Cette dernière a pour mission de libéraliser le commerce entre les 149 pays membres du club qui s’engagent à respecter des règles communes, condition sine qua non pour que le libre-échange ne se confonde pas avec la loi de la jungle. Le FMI a une vocation plus défensive. Son rôle est d’assurer la stabilité monétaire et d’apporter des solutions collectives aux crises financières. Il ne s’agit pas de promouvoir de nouvelles avancées dans le commerce, mais de faire en sorte que les nations en difficulté ne se barricadent pas dans le protectionnisme. Tâche ingrate mais essentielle.

Si l’OMC et le FMI partagent la même idéologie – au meilleur sens du terme – d’une société internationale ouverte, leurs fonctions sont complètement différentes. L’un ouvre les frontières, l’autre s’efforce qu’elles ne se referment pas. Le premier est un architecte et un constructeur, le second un pompier et un gendarme. L’OMC doit en permanence lutter contre la «tyrannie du statu quo», qui l’a emporté sur les espoirs de changement du cycle de Doha. Le FMI est soumis à des oppositions d’une autre nature : il lui faut sans cesse faire preuve de son utilité en tant que pompier et convaincre de sa crédibilité en tant que gendarme. Or ces deux «métiers» de l’organisation internationale, que dirige l’ancien ministre des Finances espagnol, Rodrigo de Rato, tendent l’un et l’autre à être remis en cause.

Cette contestation n’a rien à voir, faut-il le noter ?, avec celle des altermondialistes, qui stigmatisent le Fonds comme «affameur des peuples». La fronde vient cette fois des gouvernements eux-mêmes. Tout d’abord, il se trouve que le pompier des crises financières est pratiquement au chômage. Les grands sinistres de ces quinze dernières années – Russie, Argentine, Brésil – appartiennent à un passé révolu : ces pays ont tous retrouvé une meilleure fortune, pour des raisons diverses, et viennent de rembourser par anticipation les crédits que le FMI leur avait accordés. Certes, ce dernier continue d’avoir des dizaines d’abonnés à ses guichets, notamment en Afrique, mais c’est de la roupie de sansonnet. Jamais il n’a aussi peu prêté, au point que ce trou d’air pèse sur ses propres comptes, qui risquent de tomber dans le rouge ! Pour le moins cocasse.

Or cet effacement du rôle de pompier n’est pas bon pour la crédibilité du gendarme. Alors que les grands débiteurs ont disparu, les pays asiatiques ont, de leur côté, accumulé des réserves gigantesques en devises étrangères. La Chine, la Corée, la Thaïlande, et d’autres de moindre calibre en Asie, disposent d’un trésor de guerre qui dépasse les 2 000 milliards de dollars, si l’on inclut les réserves du Japon. Une révolution ! Il y a tout juste neuf ans, en septembre 1997, alors que le FMI tenait son assemblée annuelle à Hongkong et que la crise financière asiatique tétanisait la région, Tokyo avait suggéré d’instaurer une sorte de «fonds monétaire asiatique» (FMA). Cette tentative de caisse régionale de secours mutuel avait été tuée dans l’oeuf. Les Américains et les Européens avaient redouté l’amorce d’une sécession fatale pour l’existence même des organisations financières universelles, un gage d’unité pour la communauté internationale.

Nul ne songe aujourd’hui à créer un FMA, inutile dans la conjoncture asiatique actuelle. Mais c’est dans ce contexte bien particulier, où nombre de pays émergents n’ont que faire de ses services, que Rodrigo de Rato proposera sa réforme de la gouvernance du FMI et la révision générale des quotes-parts. Il s’agit de rendre la répartition du capital plus conforme à la géographie économique de 2006 qui n’a plus rien à voir avec celle de la fin des années 1940.

On aurait tort de ne retenir que l’aspect technique, voire symbolique, d’une telle réforme. L’enjeu en est au contraire fondamental. Que la Chine, ou d’autres, ne trouvent pas une juste représentation dans le forum de l’économie mondiale qu’est le FMI, et derrière lui le G 7 des ministres des Finances, voilà qui risquerait de conduire à un «chacun pour soi» dangereux. D’ores et déjà, Pékin, fort de ses immenses ressources financières, a entrepris la conquête de l’Afrique à coup de crédits gagés sur des ressources naturelles, ce qui est totalement contraire aux codes de bonne conduite.

Le gel des discussions du cycle de Doha à l’OMC est en train de déboucher sur une multiplicité d’accords commerciaux bilatéraux inextricables. De même, un échec au FMI sonnerait le glas du multilatéralisme dans le domaine monétaire et financier.