Oussama Ben Laden, grand maître de la communication moderne

Par Renaud Girard, grand reporter au service étranger du Figaro (LE FIGARO, 23/01/06):

Le mystère, il réside dans sa vie. Personne, à l’exception des membres de sa garde rapprochée, ne sait ce qu’elle est. On le croit mort, voilà qu’il réapparaît. A-t-il plusieurs femmes, des enfants ? A part le médecin égyptien Zawahiri, combien de compagnons l’entourent ? Que mange-t-il, que lit-il, est-il malade ? Qu’a-t-il fait de sa fortune, héritée de son père ? A-t-il encore quelque part des comptes en banque bien garnis et y a-t-il accès ? Correspond-il avec des leaders islamistes ou avec des chefs de cellules clandestines à travers le monde, et comment ? Exerce-t-il sur eux quelque commandement opérationnel ou seulement une autorité spirituelle ? Mystère, mystère, mystère…

L’évidence, on la trouve dans son message, qui s’adresse en priorité aux masses politiquement frustrées du monde arabo-musulman. Evidence que les Américains, nation d’infidèles, doivent quitter la terre sainte d’Arabie où est né et a prêché le Prophète. Evidence qu’ils n’ont rien à faire à Bagdad, lieu où fut fondé le califat, institution que Ben Laden rêve de restaurer. Evidence que Jérusalem, troisième lieu saint de l’Islam (la légende veut que Mahomet y ait été transporté sur un cheval blanc vers le paradis), ne saurait être sous la domination des Juifs. Evidence que devraient être abolies les frontières entre les nations musulmanes, créations impies des «croisés», destinées à diviser l’oumma des fidèles, pour mieux les dominer. Evidence que la démocratie est une idée impie, car le gouvernement des hommes ne saurait prévaloir sur celui de Dieu.

Si cette évidence n’en est pas une aux yeux des Occidentaux, elle séduit une frange considérable des populations (ce qui ne veut pas dire des gouvernements) des pays du monde arabo-musulman. Un récent sondage auprès des populations de pays politiquement aussi modérés que l’Egypte ou la Jordanie a montré que Ben Laden était considéré par 90% des sondés comme un «résistant», et non un «terroriste».

Une fois que les médias internationaux, relayant la parole présidentielle américaine, l’eurent adoubé, Oussama Ben Laden sut parfaitement revêtir ses nouveaux habits de lumière. Dans sa dernière allocution, enregistrée sur cassette, puis diffusée par la chaîne al-Jezira du Qatar (petite pétromonarchie du Golfe jouissant de la protection américaine), le cheikh saoudien se positionne, avec un naturel sidérant, au niveau du président des Etats-Unis d’Amérique. Il fait dans la grande diplomatie, proposant au peuple américain une trêve mutuellement profitable, afin de permettre un retrait en bon ordre des troupes américaines «embourbées» en Irak et en Afghanistan.

L’une des qualités qui fait de Ben Laden un grand maître de la communication moderne est la patience. Ce chef terroriste s’est toujours bien gardé de se promouvoir lui-même. Il a su attendre que d’autres, dans l’Occident qu’il honnit, le fassent pour lui. Ce sont successivement les présidents Clinton et Bush qui lui ont conféré sa notoriété mondiale, en le désignant comme l’ennemi numéro un.A quoi tient le grand art du chef spirituel et politique du réseau terroriste al-Qaida ? Ben Laden est un homme qui a su toujours demeurer à la fois dans le mystère et dans l’évidence.«Nous sommes une nation à qui Dieu a interdit le mensonge et la tricherie.»

Fort de sa popularité au sein des populations du monde arabo-musulman, il se permet de parler au nom de l’Islam tout entier, déclarant : Lui-même et ses affiliés sont passés maîtres dans l’usage des outils de communication modernes. Si Ben Laden, par peur de se faire repérer par les grandes oreilles des services américains de renseignement, n’a plus passé un coup de téléphone depuis le 11 Septembre (utilisant des pigeons voyageurs ou des coursiers dignes de confiance pour transmettre ses messages), ses affiliés savent tirer le meilleur parti des possibilités techniques du réseau Internet. C’est grâce à Internet (invention des universités américaines) que l’idéologie islamiste la plus radicale s’est répandue à travers le monde au cours des dix dernières années. Tout l’art des grands stratèges n’est-il pas de retourner les armes de ses ennemis contre eux ?

Militairement, Ben Laden ne pèse pratiquement rien. Il le sait, mais il s’en moque. Car il a saisi que les opérations militaires classiques sont devenues un simple accessoire d’une guerre plus globale, qui est médiatique, et qui vise à conquérir les coeurs et les esprits de la population du globe.

Le chef terroriste a parfaitement compris les règles non écrites des médias de masse occidentaux, qui fonctionnent plus à l’émotion qu’à la raison. Militairement, une prise d’otage constitue un événement insignifiant sur le terrain. Mais politiquement elle a un impact considérable en Occident, en raison du relais médiatique dont elle jouira toujours.

Le réseau al-Qaida n’a jamais perdu de temps ni d’énergie à tenter de conquérir des positions militaires classiques. Il choisit toujours ses cibles en fonction de l’impact médiatique que provoqueront les attentats (une discothèque à Bali, une gare à Madrid, une rame de métro à Londres). L’important est de conquérir l’espace des images télévisées données en pâture à l’opinion mondiale.

Mieux que personne, Oussama Ben Laden a su repérer les faiblesses inhérentes aux démocraties d’opinion, afin de les retourner contre elles.