« Panama papers » : le « paradoxe islandais »

A la suite de la publication des « Panama papers » par l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) au début du mois d’avril 2016, l’Islande a fait les gros titres de la presse du monde entier.

Les « Panama papers » révélaient que six cents hommes d’affaires islandais, parmi lesquels Dorrit Moussaieff, épouse de l’ex-président Olafur Ragnar Grimsson, et trois ministres – le premier ministre (du Parti progressiste), et les ministres des finances et de l’intérieur (tous deux membres du Parti de l’indépendance) –, possédaient [aux Iles Vierges] des entreprises enregistrées auprès du cabinet Mossack Fonseca.

Des manifestations de masse organisées devant le parlement islandais ont exigé la tenue de nouvelles élections. Le premier ministre Sigmundur David Gunnlaugsson a été contraint de démissionner et le président Olafur Ragnar Grimsson s’est retiré après avoir effectué cinq mandats (soit vingt années de présidence), tandis que les ministres du Parti de l’indépendance, Bjarni Benediktsson et Olof Nordal, restaient à leur poste jusqu’aux élections du 29 octobre.

Ces élections anticipées ont été décidées à la suite des manifestations massives contre ce que les participants appelaient le « gouvernement panaméen ». Pourtant à la surprise générale, c’est le Parti de l’indépendance qui est sorti vainqueur du scrutin et Bjarni Benediktsson, sa tête de liste, a été désigné premier ministre !

Dispositions réglementaires manipulées

Avant ces élections, lorsqu’on les sondait ou qu’on les interrogeait dans des meetings politiques, une majorité d’Islandais exprimait le souhait de mettre fin à la corruption, à l’évasion fiscale et au blanchiment d’argent. Pourtant, au terme du décompte des voix, ce sont les politiciens de Mossack Fonseca qui ont été réélus.

C’est pourquoi le résultat de ces élections traduit un véritable paradoxe islandais. Comment les gens en viennent-ils à accepter ce qu’ils trouvaient inacceptable quelques mois auparavant ? Est-ce un phénomène intrinsèque au système, ou bien les politiciens parviennent-ils à détourner le débat public des vrais enjeux ?

Durant l’ultime débat télévisé avant les élections, aucun chef de parti n’a mentionné l’évasion fiscale ni les « Panama papers ». La crise de 2008 a fortement impacté la société et le système financier islandais. Les économies de nombreux épargnants ont été réduites à néant, les marchés obligataires et d’actions ont perdu des milliers de milliards de couronnes.

Aujourd’hui, une partie au moins des richesses qui avaient disparu semble avoir refait surface grâce aux révélations des « Panama papers ». Cela ne devrait pas surprendre. Dans les années 1990, les deux principaux partis politiques islandais, le Parti de l’indépendance et le Parti progressiste, ont façonné la réglementation et l’administration fiscales en manipulant les dispositions réglementaires. La politique du gouvernement a en effet consisté à minimiser les contrôles fiscaux, à privatiser et déréguler les principales banques et à faire de l’Islande un paradis fiscal.

Sommet historique pour l’évasion fiscale

Dans la décennie qui a précédé la crise financière de 2008, deux systèmes différents permettaient de faire circuler l’argent « gris » et/ou « noir » : un premier système national, et un autre pour les capitaux étrangers. Mais plusieurs aspects de ce système demeurent aujourd’hui encore obscurs ; pourtant, si l’on en croit les révélations des « Panama papers », il apparaît qu’une part importante de ce système consistait à utiliser le marché des devises comme outil de fraude et de blanchiment d’argent en transférant de l’argent vers des paradis fiscaux puis en l’investissant dans des entreprises islandaises sans qu’aucun impôt ne soit acquitté auprès d’un Etat, et en piétinant toutes les notions de concurrence « saine », d’équité, de justice et de respect de la loi.

Pendant cette période, l’évasion fiscale a atteint un sommet historique, puisqu’on estime qu’elle s’est élevée chaque année à plus de 11 % du produit intérieur brut, sans compter les dispositifs d’optimisation fiscale.

Et pourtant les politiciens impliqués n’ont été soumis à aucune enquête fiscale. En vérité l’administration paraît absolument sans défense face aux politiciens corrompus, car ceux-ci ont veillé à nommer des hommes à eux à tous les postes clés. Il est également intéressant de remarquer que l’opinion islandaise semble accepter la corruption puisque certains politiciens corrompus sont réélus à plusieurs reprises.

Tout est fait pour servir la caste au pouvoir

L’attitude islandaise est en cela très différente de la réaction des Français et de leur gestion judiciaire de l’« affaire Cahuzac ».

Nous touchons là du doigt le véritable paradoxe islandais : le public manifeste contre un gouvernement corrompu, puis réélit en toute connaissance de cause les mêmes politiciens.
En Islande l’élite politique et les groupes d’intérêts industriels (notamment l’agriculture et le secteur de la pêche) sont étroitement liés.

Le système fiscal, le système des taxes et des restrictions à l’importation, l’application laxiste des normes et réglementations environnementales, tout est fait pour servir la caste au pouvoir et les intérêts « spéciaux ». C’est pourquoi même si l’opinion peut réagir avec indignation lorsque des membres importants de l’élite sont pris la main dans le sac en train de voler dans le pot de bonbons national, elle peut dans le même temps estimer que ce ne sont pas les puissants qui mettent le système au service de leurs intérêts, mais le système qui corrompt les individus.

Malgré leur colère, les gens retombent vite dans une attitude timorée : ils ont peur, en faisant trop tanguer la barque, de la faire chavirer et de perdre les maigres atouts qu’ils possèdent encore. (Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Johannes Karlsson (Economiste et historien) et Thorolfur Matthiasson (Professeur d’économie à l’université d’Islande à Reykajvik)

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