Papoter sur la papauté ?

Avant de spéculer sur le futur ex-pape et sur le futur ex-futur pape, il faut un peu de clarté sur ce que c’est qu’un pape. Comment comprend-il lui-même ce qu’il est et ce qu’il a à faire ?

«Pape» est un titre affectueux qui était décerné à certains évêques importants. Il n’est plus employé aujourd’hui que pour celui de Rome et pour le patriarche des Coptes.

Qu’est-ce qu’un évêque ? Il faut remonter aux origines. Le Christ s’était choisi, parmi ses disciples, des apôtres au nombre de douze, symbole d’un rassemblement ultime des douze tribus du peuple juif. Ces Douze assistèrent aux apparitions du Christ après sa mort en croix et sa mise au tombeau. D’autres aussi le virent, comme Paul. Mais les Douze sont aussi ceux qui avaient connu Jésus avant sa Passion. Eux seuls peuvent donc attester que c’est bien la même personne qui leur est apparue après sa mort : c’est un seul et même personnage qui s’est comporté d’une manière étonnante, enseignant sans se réclamer d’un maître, guérissant les malades et pardonnant les péchés (ce que seul Dieu peut faire), et qui enfin est ressuscité.

L’événement attesté est certes exceptionnel, mais il a en commun avec tout événement qu’il ne se répète pas à l’identique. Le rôle des témoins est donc définitif, et s’achève avec la mort du dernier d’entre eux. Les Douze sont les «colonnes» sur lesquelles repose tout l’édifice.

Les autres religions ont toutes des hommes de religion, même si elles disent ne pas avoir de clergé. Mais leur rôle n’est pas le même que dans le christianisme : ils doivent assurer le culte en guidant la prière ou en offrant des sacrifices ; conserver et étudier les textes sacrés ; en déduire des règles de conduite. Dans le christianisme, les apôtres ont à attester un événement. Ils ont pour successeurs les évêques, qui sont chargés de témoigner à leur suite. Une conséquence importante : dans l’Eglise, contrairement à ce que l’on croit souvent, il n’y a pas de «grade» supérieur à celui d’évêque. «Archevêque» n’est que le titre honorifique de l’évêque d’une grande ville. Un cardinal est un des électeurs de l’évêque de Rome, comme autrefois les chanoines élisaient l’évêque local. Le pape est un évêque comme un autre ; mais il est celui de Rome, qui n’est pas une ville comme les autres. En effet, elle était à l’époque du Christ la capitale d’un vaste empire dominant. Pierre y était monté pour y annoncer la résurrection du crucifié, et il y est mort martyr. Or, il avait été choisi par Jésus pour être le gardien de sa communauté. Ces deux facteurs, la fondation sur le chef des apôtres et la localisation dans la capitale, assurèrent à l’Eglise de Rome une primauté incontestée, même si les façons dont on la comprenait ont été et restent très différentes entre l’Orient grec et l’Occident latin, et même à l’intérieur de ce dernier.

L’histoire postérieure des papes est compliquée, et (litote !) pas toujours édifiante. Ils ont mené pendant des siècles un bras de fer avec le pouvoir politique des empereurs, puis des rois. Non sans être contaminés par l’Etat et se modeler sur ses méthodes, dans le morceau d’Italie où ils étaient aussi souverains temporels, et en influençant les autres Etats de la chrétienté. Tout ceci appartient au passé.

Mais la primauté spirituelle du pape l’oblige à exercer certaines fonctions. Et, soit dit en passant, à démissionner quand il n’est plus en état de le faire. Il n’est pas une personne sacrée, mais un évêque à qui il incombe d’assurer l’unité de l’Eglise universelle dans la même foi. Cette foi n’est pas la ligne d’un parti, mais un dépôt qu’il a reçu et doit transmettre fidèlement. Il n’est donc pas libre de faire ce qu’il veut. Au fond, il n’a aucun pouvoir. Pas seulement aucune division blindée, comme disait Staline. Il n’a d’autorité que sur ceux qui la lui reconnaissent librement. Il ne se prend même pas pour le chef de l’Eglise, il sait que le seul chef en est le Christ. Un métier de chien, donc : un travail et une responsabilité écrasants, pas de retraite, pas de promotion. De nos jours, il est tout juste bon à se faire moquer. On comprend qu’au conclave, les cardinaux rasent les murs. Et que ceux dont on parle trop avant sont rarement élus.

Quant à l’identité du prochain pape, je n’en ai aucune idée, et je n’ai aucun souhait. C’est le job des cardinaux et du Saint-Esprit. En revanche, une chose est sûre à cent pour cent : ou il sera italien, ou il ne le sera pas. Depuis Jean Paul II, on s’est habitué à des papes non italiens. Si donc le prochain pape ne l’est pas, on soupirera que c’est du réchauffé. S’il l’est, on criera au retour en arrière, au repli sur soi, à la réaction, etc. Mais pour être évêque de Rome, faut-il s’étonner qu’on préfère un Italien ? Au Moyen Age, cela ne comptait guère, mais depuis les Temps Modernes et la montée de l’idée de nation, on y pense. Mettons-nous à la place des Romains et imaginons un étranger archevêque de Paris. Serait-il mieux accueilli qu’un plombier polonais ?

Par Remi Brague, professeur de philosophie aux universités de Paris et de Munich, membre de l’Institut de France.

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