Paris et Berlin doivent faire mutuellement des concessions pour relancer l’Europe politique

L’élection d’Emmanuel Macron a relancé le débat franco-allemand en lui conférant une nouvelle dimension politique. Non point que la présidence Hollande n’ait achevé aucun compromis européen avec les Allemands. L’union bancaire, par exemple, ne fut pas un petit morceau. Mais Hollande, contrairement à Macron, a toujours refusé d’en faire un sujet politique visible.

Rien de concret sur l’Europe ne se passera avec Berlin avant l’élection du Bundestag le 24 septembre, dont l’issue devrait être un quatrième mandat pour Angela Merkel. Emmanuel Macron a raison de préparer le terrain en amont, car il n’existe pour Paris aucune autre alternative que l’Allemagne à une relance de la construction européenne après dix années de crise. Avec le Brexit, Angela Merkel n’a également guère d’autre choix européen que de renforcer le lien avec la France.

Le chemin du compromis

Le tandem franco-allemand redevient donc fondamental à condition que les deux pays trouvent le chemin du compromis. Jeune chercheur à Sciences Po, je rédigeais il y a trente ans un article définissant la relation franco-allemande comme un système pacifique de gestion des conflits. Alfred Grosser, pionnier de la réconciliation franco-allemande après 1945, auquel je faisais lire le manuscrit, réagissait par ce commentaire dans la marge : « Elle est beaucoup plus que cela ! »

J’assume ma définition de l’époque en ajoutant qu’Alfred Grosser avait bien raison sur un point : la relation franco-allemande est plus que le compromis pacifique entre deux Etats souverains. Elle repose aussi sur une intrication des politiques internes et donc des sociétés. Quoi qui se décide sur le front domestique à Paris ou à Berlin, les répercussions se font sentir sur la vie mais aussi la perception de « l’autre ».

Et c’est un premier défi pour Emmanuel Macron, qui pourra miser sur la relation franco-allemande pour relancer l’Europe uniquement s’il réussit, au préalable, ses réformes internes en France. A Berlin, il y a une séduction pour le style Macron, mais il y a une préférence pour les résultats. Le premier test interviendra dès la fin de l’été avec la réforme du marché du travail. Le deuxième test sera l’exécution en fin d’année du budget français 2017 et plus encore la composition du budget 2018.

Le vrai changement pour l’Allemagne interviendra lorsque la France sera totalement exonérée de la procédure européenne de surveillance budgétaire. Il n’est pas certain du tout que la société française soit prête aux efforts nécessaires. Aucune vraie relance de la zone euro ne sera alors possible, car la bonne tenue du budget fait l’objet d’un consensus au sein des partis allemands.

Quant à la réforme de la zone euro elle-même, les Allemands ne voudront pas se précipiter sur les réformes institutionnelles avant d’avoir fixé des objectifs économiques communs. Ils ont parfaitement raison. A quoi bon disposer d’un budget propre pour la zone euro avant de savoir pour quoi faire ? Nous adorons en France parler de solidarité de la dépense lorsqu’est évoqué l’argent du contribuable. Les Allemands préfèrent parler de responsabilité de la puissance publique à l’égard de la dépense. La réalité franco-allemande se situe dans le compromis entre les deux.

La relance de la zone euro que Macron et Merkel – mais aussi Schäuble – sont prêts à considérer comme le futur « noyau dur » de l’Union rénovée n’est qu’une pièce d’un édifice plus vaste. Le désengagement américain en Europe, qui n’a pas commencé avec Trump mais Obama, repose plus que jamais la question de la défense européenne.

L’agenda européen comporte une double proposition pour l’avenir : la création d’un fonds européen de défense pour mutualiser la recherche et la production industrielle d’armements et une coopération renforcée visant à faire émerger les capacités militaires de l’Europe pour aller au-delà du seul maintien de la paix. Sur ce plan, c’est Angela Merkel qui devra passer des paroles aux actes. Déclarer que l’Allemagne devrait consacrer 2 % de son PIB aux dépenses militaires d’ici à 2025 n’est pas suffisant.

Le pays doit réinventer une vraie culture stratégique lui permettant de penser et de planifier le militaire sur le long terme, en partageant avec la France les théâtres d’opération extérieurs. De plus en plus d’élites politiques allemandes en sont conscientes, mais la société allemande continue à avoir un fort tabou à l’égard de la chose militaire, et ce malgré les attentats terroristes. Il appartiendra à Angela Merkel de convaincre la société allemande contemporaine qu’il est parfois légitime de faire la guerre.

Le déclaratoire ne suffira pas

Il existe dans la société allemande une perception, présente dans la campagne électorale, selon laquelle l’Europe l’a laissée affronter seule l’accueil des réfugiés syriens en 2015. Ce n’est pas entièrement faux. Si Paris veut des progrès sur la zone euro et la défense, il faudra en tenir compte. Tout commence par une distinction plus claire dans le débat français entre la question des immigrants économiques et celle des demandeurs d’asile, comme l’a fait Emmanuel Macron dans son entretien récent à la presse européenne.

Mais une fois de plus, le déclaratoire ne suffira pas à convaincre Berlin. La France devra travailler au rapprochement des normes d’accueil des réfugiés, afin que ce facteur favorise une répartition plus équilibrée des flux en cas d’une nouvelle arrivée exceptionnelle. Ce sera aussi le moyen de faire bouger les pays d’Europe centrale figés dans leur inacceptable refus d’assumer solidarité et responsabilité.

Il serait illusoire de penser que l’Allemagne et la France suffisent à décider du sort de l’Union européenne. Vingt-huit et demain vingt-sept Etats membres négocient en permanence. Mais si Berlin et Paris montrent le chemin du compromis en prenant bien soin de préciser qu’ils ne cherchent pas à créer un directoire, l’accord entre les autres pour une relance sera, comme toujours, beaucoup plus facile.

Par Christian Lequesne, professeur à Sciences Po, ancien directeur du CERI. Il est l’auteur du livre « Ethnographie du Quai d’Orsay. Les Pratiques des diplomates français », CNRS Editions.

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