Paris frappé par un terrorisme apocalyptique

Si les attentats du 13 novembre nous ont si durement atteints, ce n’est pas seulement en raison du nombre impressionnant de victimes, tuées ou blessées. Ce n’est pas non plus le caractère horriblement banal du cadre de cette violence aveugle.

Bien sûr, tout cela terrifie mais demeure dans la triste logique de la violence collective de type terroriste. Le terrorisme d’inspiration révolutionnaire dans les années 1970 ou les attentats ethno-nationalistes qui touchèrent l’Espagne et la Grande-Bretagne ont également semé la mort de façon massive et indiscriminée. Il en va de même de la vague terroriste islamo-nationaliste venue du Hamas palestinien ou du Hezbollah libanais.

A chaque fois, la violence développée était massive, au cœur de la vie sociale et surtout orientée vers un objectif politique et, oserait-on écrire, potentiellement réaliste : faire fuir « l’occupant colonial », renverser « l’Etat bourgeois », libérer « des patriotes emprisonnés », etc. La violence est terrible ; elle n’en demeure pas moins politique, c’est-à-dire lisible et dialogique.

Apparente absurdité

Rien de tel ce vendredi à Paris. Soulignons la rupture totale avec la logique ordinaire du terrorisme politique. La violence – et c’est ce qui la rend effrayante – semble illisible aux yeux des observateurs. Pas de message affirmé, pas de revendication claire, pas de négociations envisagées. L’objectif semblait être de tuer et uniquement de tuer ! Le terrorisme ordinaire assassine bien sûr également, de façon tout aussi odieuse, mais il le fait avec une visée stratégique et idéologique affirmée.

Même les exactions abominables des GIA dans les années noires en Algérie étaient plus lisibles, affichant leur refus d’un pouvoir qui avait lui-même refusé le verdict des urnes et menait une répression dure contre toute expression d’un islam politique. Où est le message proclamé des tueries parisiennes ? Les assassins parisiens ont ici plus œuvré contre l’islam et même l’islam politique qu’ils n’ont agi en sa faveur. Les réactions indignées des pays arabes l’attestent. Les risques d’une montée de l’islamophobie vont le démontrer.

Et si pourtant la lisibilité de cette violence ne prenait sens qu’à travers son apparente absurdité ? C’est peut-être là que réside le cœur de l’horreur terroriste. Une phrase pourrait résumer ce fait. Selon quelques témoins rescapés du Bataclan, un des tueurs aurait dit à sa victime en la pointant de son arme automatique : « Regarde-moi dans les yeux ! » Lourde de sens, cette phrase vient démentir ce que les sociologues et historiens des violences de masse avaient pointé du doigt : tuer l’autre nécessite bien souvent de le déshumaniser pour se faciliter la tâche.

Terrorisme d’inspiration théologique

Se convaincre du caractère inférieur, voire animal de son ennemi, c’est se donner les moyens de lui porter sans faiblir le coup fatal. Le général serbe Ratko Mladic n’avait-il pas dit aux prisonniers bosniaques de Srebrenica : « Qu’aucun de vous ne regarde dans les yeux un soldat serbe, ou il aura l’ordre de tirer immédiatement ! »

La logique est ici inverse : les tueurs ont voulu précisément cibler une part d’humanité, celle qu’ils abhorrent et rejettent. « Regarde-moi, car c’est parce que tu es humain et profondément humain – et humaniste – que je vais t’abattre ! » Délire de toute-puissance, volonté de reconnaissance, le meurtre djihadiste est aussi une déclaration de guerre faite à un humanisme, à une société trop libre, que l’on souhaite voir anéantie pour mieux affirmer son propre dessein mystique.

A un terrorisme politique et idéologique s’est substitué un terrorisme apocalyptique d’inspiration théologique sur lequel les démocraties ont peu de prise, hors le respect de leurs principes fondamentaux et de leurs valeurs.

Xavier Crettiez (professeur de science politique, Université de Versailles- Saint Quentin, Sciences Po Saint-Germain-en Laye).

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