Pesticides : « Faire passer la santé de nos enfants d’abord »

Nos enfants grandissent exposés à un cocktail toxique d’herbicides, d’insecticides et de fongicides. On retrouve ces produits dans leur nourriture, leur eau, et ils recouvrent même leurs parcs et leurs cours de récréation. Plusieurs gouvernements insistent sur le fait que nos normes de protection contre ces pesticides sont assez strictes. En tant que scientifique et juriste spécialisé dans les produits chimiques et leurs impacts potentiels sur les droits fondamentaux, je ne suis pas d’accord.

En octobre, il a été révélé que dans son évaluation déclarant le glyphosate (le pesticide le plus largement utilisé au monde) sans danger, l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) avait directement copié et collé des pages d’un rapport de Monsanto, le fabricant du pesticide. Des révélations de cet ordre sont tout simplement scandaleuses.

Il y a deux ans, quelques pays européens ont bloqué la tentative de renouvellement pour dix ans de l’autorisation du glyphosate. Cette décision dépasse l’enjeu d’un simple pesticide. Il s’agit d’un signe de bon augure que les Etats membres de l’UE pourraient se montrer plus vigilants dans l’exercice de leur devoir de protection contre les abus des droits humains commis par les entreprises à travers l’exposition aux produits chimiques toxiques, dont les pesticides.

« Pandémie silencieuse »

La Convention de l’Organisation des Nations unies sur les droits de l’enfant, le traité international de droits humains le plus ratifié au monde (seuls les Etats-Unis n’en font pas partie), est claire quant à l’obligation explicite des Etats à protéger les enfants de l’exposition aux produits chimiques toxiques provenant de nourriture contaminée et d’eau polluée, et à garantir que chaque enfant puisse jouir de ce droit à travers le meilleur état de santé possible. Ce droit – et bien d’autres – est violé par le régime actuel d’utilisation des pesticides.

Des pédiatres parlent de l’exposition aux pesticides pendant l’enfance comme d’une « pandémie silencieuse », responsable de maladies et de handicaps. L’exposition pendant la grossesse et l’enfance est liée à des malformations à la naissance, des cas de diabètes et de cances. Parce que l’organisme d’un enfant est plus sensible à l’exposition que celui d’un adulte et absorbe plus de produits divers – les enfants mangent, respirent et boivent davantage que les adultes par rapport à leur taille – ils sont particulièrement vulnérables à ces produits chimiques toxiques.

Des preuves de plus en plus nombreuses démontrent que même des doses faibles d’exposition pendant l’enfance peuvent avoir des impacts irréversibles sur la santé. Mais la plupart des victimes ne peuvent pas prouver la cause de leur handicap ou de leur maladie, limitant ainsi notre capacité à demander des comptes aux responsables. Ces produits chimiques sont partout, et ils sont invisibles.

La seule manière de protéger les citoyens, et tout particulièrement ceux qui courent un risque disproportionné du fait de l’exposition, consiste en une régulation efficace et dans le respect des standards les plus exigeants d’intégrité scientifique. A la lumière de révélations, telles que le scandale du copier-coller, une nouvelle évaluation minutieuse de l’efficacité de l’action des Etats est nécessaire. La lourde dépendance des législateurs envers les études financées par l’industrie, la mise à l’écart de la recherche indépendante et la confidentialité des études retenues par les autorités : tout cela doit changer.

Désinformation

Mais la désinformation va plus loin encore. Pendant trop longtemps les débats sur les pesticides se sont attachés de façon disproportionnée à la question de savoir s’il était possible de nourrir la population mondiale sans eux. La réponse de la rapporteuse spéciale de l’ONU sur le droit à l’alimentation actuelle est claire : c’est possible. Selon elle, dire que les pesticides d’usage intensif sont indispensables pour nourrir la population mondiale relève du mythe.

Les solutions existent pour produire des aliments plus sains et plus nutritifs et, en même temps, aider les petits producteurs, renforcer la biodiversité et construire notre résilience climatique. Notre surdépendance à des pesticides dangereux est une solution de court terme, une addiction qui fragilise les droits à une nourriture saine et adéquate, et à la santé pour les générations présentes et futures.

Les législateurs continueront-ils à agiter le mythe qui veut que les pesticides sont indispensables pour nourrir la population mondiale ? Continueront-ils à dépendre des conclusions scientifiques de l’industrie ? Ou se décideront-ils à protéger les droits humains, notamment les droits de l’enfant, en invoquant le principe de précaution du fait des incertitudes considérables auxquelles nous sommes encore confrontés ?

La semaine du 6 novembre, lorsque la Commission européenne se réunira de nouveau pour débattre de l’avenir des pesticides, espérons qu’ils se souviennent de leur obligation de faire passer nos droits et nos enfants d’abord.

Par Baskut Tuncak, rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme et les produits et déchets dangereux.

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