Peut-on mettre fin au «génocide animalier»?

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Par un hasard calendaire, le tumulte autour des porcheries vaudoises précède de peu la sortie d’«Un juif pour l’exemple», qui, à la suite de Jacques Chessex, emprunte au Crime nazi de Payerne (1977) de Jacques Pilet son sous-titre éponyme. Dans les deux cas, l’effroi n’épargne pas le Pays de Vaud. La scène du dépeçage d’Arthur Bloch dans le film de Jacob Berger pose d’ailleurs la question de la porosité entre humanité et bestialité.

Doit-on considérer l’industrie de la viande comme un «génocide animalier»?

Doit-on considérer l’industrie de la viande comme un «génocide animalier»? Deux mille chairs abattues à la seconde, 80 milliards par an à l’échelle du globe, et dix fois plus de poissons. Dans «Vivre avec les animaux», une utopie au XXIe siècle, l’agronome Jocelyne Porcher évoque les 6 à 9 millions de porcs égorgés par un saigneur en vingt-quatre ans de métier. Ces chiffres, dépassant l’entendement, soulignent la mutation qu’a subie l’élevage au XIXe siècle, où la claustration et la sédentarisation des bêtes mettent fin à la divagation et à la transhumance. Agissant contre les savoirs profanes paysans tout comme le bourgeois convertit l’insalubrité des tanières ouvrières à l’hygiène des élites (la biopolitique de Michel Foucault), agronomes et vétérinaires altèrent la physionomie animale.

La vache d’aujourd’hui, un mammouth

Le vilain des Lumières assimilerait la vache de 2016 à un mammouth, aux poids et rendement laitier passés de 300 à presque 1000 kg, et de 800 à près de 8000 litres, tandis que se divise par trois l’espérance de vie. Pour André Sanson, le meilleur animal est «celui qui rapporte le plus» («Traité de zootechnie», 1888). Supplantant peu à peu les abattoirs de campagne (où l’éleveur amène lui-même ses bêtes), les usines de la mort, telles celles de Chicago, dont Upton Sinclair relate l’enfer dans «La jungle» (1905), se déplacent hors la ville, à l’abri des regards. L’historien Alain Corbin décrit cette mutation anthropologique comme le passage des «pulsions dionysiaques» aux «carnages pasteurisés» (de nos jours la barquette à code-barres). Délire ultime de l’Homo faber, la mort de masse, à distance, que 1914-1918 met en place, signale la fin de l’antique rituel du sacrifice aussi bien que de l’héroïsme guerrier.

Le père de l’analogie avec les camps d’extermination

C’est au critique de films Siegfried Kracauer qu’on attribue la première analogie, en 1960, entre la production industrielle et les camps d’extermination, après qu’il a regardé Le sang des bêtes (1949) de Georges Franju. Le suivent, sans nier la singularité de l’Holocauste, des écrivains, historiens ou philosophes juifs tels le Prix Nobel de littérature Isaac Singer, Henry Friedlander ou Elisabeth de Fontenay. En 2002, l’historien Charles Patterson fait date avec son «Eternel Treblinka», pour signaler la souffrance animale ininterrompue. Un parallèle s’esquisse entre production et élimination industrielle de cadavres, segmentation du système de mise à mort et souffrance des exécutants de la hiérarchie, Sonderkommandos ou employés d’abattoirs frappés de cauchemars et d’insomnie.

Elargir aux bêtes le traitement concédé à l’homme

Peut-on mettre fin à cette violence institutionnelle? L’historien Eric Baratay («Et l’homme créa l’animal») rappelle l’existence du végétarisme dès la Grèce antique. La viande éveille la sensualité et alourdit l’âme, tandis que pour Pythagore la croyance en la métempsychose (la migration de l’âme humaine dans le corps animal) condamne une pratique contraire au régime herbivore. Rousseau ou Saint-Just s’inspireront de la philosophie hellène: l’abstinence civilise et participe de la rénovation de l’homme et de la société. Un siècle avant le mouvement de «libération animale» naît en 1880 la première société végétarienne. L’antispécisme contemporain appelle pour sa part à élargir aux bêtes l’égalité de traitement successivement accordée aux Noirs, aux femmes ou aux homosexuels, en dénonçant l’anthropocentrisme et ses déclinaisons albinocentrée, androcentrée et hétérocentrée.

Revoir le lien entre l’homme et l’animal

Jocelyne Porcher suggère de dépasser la binarité de la privation (qui évacue le vivant, car alors qui ferait naître, où et dans quel but?) et de la production industrielle, fruit de la zootechnie, cette «science de l’exploitation des machines animales». La chercheuse milite en faveur d’une viande de qualité et du renouement avec l’essence de l’élevage: la relation entre l’homme et l’animal. Or, le métier a perdu tout son sens depuis 1950, et le bien précède désormais le lien. Sans mythifier un âge d’or agricole, seule la bonne vie des bêtes autorise leur mort, dans la logique du don et du contre-don de Marcel Mauss. Dénigrer ce lien, c’est occulter l’attachement du naisseur à son cheptel, que démontre la détresse ressentie lorsqu’une étable prend feu, ou celle d’un fermier japonais à Fukushima en 2011 devant abandonner les lieux: «Alors je retire ma casquette et je me prosterne, Je pense que mes bêtes me comprennent.»

Revenir à un élevage de proximité

Revenir à un élevage de proximité implique une diminution drastique de l’effectif et une amélioration qualitative notoire de ses conditions d’existence. En 1956, un paysan suisse possède 9 porcs en moyenne, alors que les standards actuels d’exploitation en réclament au moins 80. Le pays légal (les 180 pages de l’ordonnance sur la protection des animaux de 2008, à durcir sensiblement) exige un pays réel au diapason, par l’augmentation massive des contrôles. Il s’agit aussi de revoir les clauses libre-échangistes de l’OMC en matière d’agriculture, et de rappeler que si le prix de la viande doublait, le budget alimentation (dont 40% pour la viande et les produits laitiers) ne constitue plus aujourd’hui que 12% des dépenses des ménages, à comparer aux postes vacances ou télécommunications. Et les nutritionnistes d’alerter sur les dangers d’un régime carné excessif (certes en baisse de 65 à 51 kg annuels de 1986 à 2015, contre 1 à 2 kg dans la cité athénienne) et l’épidémie suralimentaire, qui a vu la proportion de Suisses obèses ou en surpoids passer de 30 à 40% de 1992 à 2012.

Grégoire Gonin, historien

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